Voici la suite de la traduction de « Energy and the Wealth of Nations, An Introduction to Biophysical Economy » de Charles A.S. Hall – Kent A. Klitgaard, paru en 2012 et réédité en 2018.

Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un manuel d’enseignement, donc les auteurs ne reculent pas devant les répétitions.

La traduction d’input et d’output me laisse interrogatif. Dans ce chapitre, j’ai utilisé intrant pour input quand ça se justifiait, car ce terme commence à être connu. Mais je n’ai pas utilisé extrant pour output.

Sinon, ils commencent à entrer dans le vif du sujet.

 

L’énergie et la richesse des Nations

Une introduction à la science économique biophysique

Charles A.S. Hall – Kent A. Klitgaard

Seconde édition 2018

 

Partie I – Économies et science économique

Contenu de la partie I

Chapitre 1     Comment nous faisons de la science économique de nos jours

Chapitre 2     Comment nous sommes arrivés où nous sommes aujourd’hui : une histoire brève de la pensée économique et de ses paradoxes

⇒ Chapitre 3     Les problèmes avec Comment nous faisons de la science économique de nos jours

Chapitre 4     Science économique biophysique : les bases matérielles

Chapitre 5     Science économique biophysique : la perspective économique 

 

Chapitre 3        Les problèmes avec Comment nous faisons de la science économique de nos jours

 

3.1                   Introduction

3.1.1    Problèmes économiques correctement appréhendés par la science économique conventionnelle.

3.2                   Quelques mythes fondamentaux de la NCE

3.2.1    Mythe 1 : une théorie de la production peut ignorer les réalités physiques et environnementales

3.2.2    Mythe 1a : L’économie peut être décrite indépendamment de sa matrice biophysique

3.2.3    Mythe 1b : La production économique peut être décrite sans références au monde physique

3.2.4    Critique spécifique 1 : Thermodynamique

3.2.5    Critique spécifique 2 : Limites

3.2.6    Critique spécifique 3 : Validation

3.2.7    Mythe 2 : Une théorie de la consommation peut ignorer le comportement humain réel

3.2.8    Mythe 2a : Homo Economicus est un modèle scientifique qui fait du bon travail quand il faut prédire le comportement humain

3.2.9    Mythe 2b : La consommation de biens du marché équivaut au bien-être et l’argent est un substitut universel pour n’importe quoi

3.2.10  Comment le modèle néoclassique échoue à traiter les problèmes de répartition

3.2.11  Ce que les économistes pensent de ces idées

3.2.12  Pourquoi la théorie compte

Questions

Références

 

3.1     Introduction

Le premier chapitre de ce livre présentait comment nous faisons de la science économique de nos jours, et nos explications de cette approche dans le monde moderne occidental. Le second chapitre introduisait l’idée que cette manière contemporaine de comprendre l’économie n’est que l’une des nombreuses manières par lesquelles les hommes ont compris comment marche l’économie. Le dernier siècle a vu l’ascendant, en vérité la domination intellectuelle, de la science économique néoclassique (NCE, aussi connue comme science économique Walrasienne, NdT : NCE = neoclassical economics). Le modèle NCE de base représente l’économie comme un flux circulaire auto-entretenu entre les firmes et les foyers, tiré par les affirmations psychologiques suivant lesquelles les humains agissent principalement d’une manière matérialiste, centrée sur eux-mêmes et prévisible. Malheureusement le modèle NCE viole un certain nombre de lois physiques et est incompatible avec le comportement humain réel, ce qui l’amène à être un indicateur pauvre et peu réaliste des actions des gens. Récemment, une batterie de preuves physiques et expérimentales et de percées théoriques a démontré la déconnexion entre la réalité et la théorie néoclassique. En dépit de l’abondance et de la validité de ces critiques, peu d’économistes questionnent sérieusement l’efficacité du paradigme néoclassique qui forme les fondations de leurs travaux appliqués, quoique des économistes comportementaux comme George Akerlof et Richard Thaler aient reçu précisément le prix Nobel pour avoir questionné les suppositions sur la rationalité. C’est un problème car les décideurs politiques, les savants, et autres se tournent vers les économistes pour avoir des réponses à des questions importantes. Les vertus supposées de « la privatisation », « des marchés libres », « du choix des consommateurs », et « de l’analyse des coûts-bénéfices » sont considérés comme allant de soi pour beaucoup de praticiens en économie, et beaucoup d’autres dans les affaires et au gouvernement. En fait, les preuves que ces concepts soient corrects sont plutôt minces et contradictoires. Aussi, ce chapitre est une critique forte de la théorie économique, la NCE dans ce cas.

Nous proposons une revue et une synthèse de la NCE, avec une attention particulière au manque de connexion de la NCE avec la réalité biophysique et sa qualification inadéquate du comportement humain. Quand toutes les critiques sont prises globalement, il est clair que le cadre de la NCE repose sur des fondations intenables et qu’une autre base pour interpréter la réalité économique doit être trouvée. La NCE est très limitée dans son usage et ne peut nous servir de guide dans nos efforts pour traiter les problèmes les plus critiques de notre temps, tels que l’épuisement du pétrole et du gaz, le changement climatique, les crises financières, les inégalités, et la destruction de la plus grande partie de la nature. Nous finirons par une esquisse d’une qualification alternative du comportement humain et de la production économique.

3.1.1    Problèmes économiques correctement appréhendés par la science économique conventionnelle.

Avant de commencer nous voudrions souligner qu’il y a quantité de questions « économiques » conventionnelles pour lesquelles nous pensons que les procédures économiques conventionnelles sont précises et appropriées. Par exemple nous n’avons aucun désaccord avec les procédures de comptabilité des gains et coûts utilisées par les entreprises et les individus. On peut équilibrer ses comptes en utilisant des dollars quoiqu’on puisse penser sur la signification de ces dollars en termes de leur arrière-plan énergétique. Notre débat est avec la théorie qui forme la base de la pensée économique, qui est la base pour des pensées économiques plus complexes.

3.2     Quelques mythes fondamentaux de la NCE

L’édifice de la NCE est bâti sur des mythes et basé sur une vue désuète du monde. Ces mythes ne sont pas simplement des allégories inoffensives car ils fournissent les fondations sur lesquelles la politique économique est menée et les attitudes culturelles sont distillées. Aussi les vues du monde et les prescriptions politiques de beaucoup d’économistes peuvent seulement être décrites comme « basées sur la foi » car beaucoup de principes fondamentaux de la NCE sont incompatibles avec la réalité économique.

3.2.1    Mythe 1 : une théorie de la production peut ignorer les réalités physiques et environnementales

Les économies réelles sont soumises aux forces et lois de la nature, incluant la thermodynamique, la conservation de la matière, et une série d’exigences environnementales. La NCE ne reconnaît ni ne reflète le fait que l’activité économique demande des ressources et des services d’un monde biophysique fini qui est habituellement diminué et dégradé par cette activité.

3.2.2    Mythe 1a : L’économie peut être décrite indépendamment de sa matrice biophysique

La NCE commence avec un modèle décrivant des relations d’échange abstraites entre biens, services et argent dans un monde limité de manière irréaliste aux marchés, firmes et foyers. Les économies réelles demandent des matériaux et de l’énergie du monde naturel pour permettre ces échanges et sont limitées par les transformations énergétiques et matérielles nécessaires à l’activité économique. Les étudiants sont introduits au modèle du flux circulaire de l’économie dès les premiers jours des principes de la science économique. cette vision conceptuelle de l’économie est celle d’un système auto-régulé et autonome indépendant du système biophysique et de ses lois. Il n’y a que deux secteurs, foyers et firmes, avec les biens et services allant des firmes aux foyers, et les intrants (NdT : inputs) productifs (terre, capital et travail) venant des foyers aux firmes. Comme vu au „ chapitre1, toutes les interactions humaines prennent place au sein de marchés. Les firmes acquièrent les droits de propriétés pour la terre, le travail et le capital dans le marché des facteurs (NdT : biens d’équipements…) par le paiement de rentes, salaire, intérêts et profits. Les consommateurs dans les foyers reçoivent des biens et services pour de l’argent. Tous les échanges sont vus comme volontaires et faits dans la recherche de son propre intérêt. Dans ce modèle, à ce niveau de base, pour être auto-régulé tout l’agent qui va des firmes vers les foyers (la somme des facteurs de paiements) doit égaler le total des dépenses en biens et services. Aucun argent n’est épargné et aucun profit n’est retenu par les entreprises pour être réinvesti. Mais plus important d’un point de vue thermodynamique, les intrants matériels et énergétiques requis pour la production sont laissés hors du modèle.

Ni matériau physique ni argent n’est perdu sous forme de chaleur ou suite à l’érosion lorsque les intrants sont transformés en biens et services. Ainsi le modèle de flux circulaire représente une vision abstraite d’un système économique qui ne peut exister.

La notion NCE de rareté est déconnectée de la réalité biophysique car elle n’est jamais absolue mais relative face à des besoins illimités. Si nous sommes confrontés aux limites d’une ressource, l’esprit humain imaginatif, poussé par un ensemble convenable d’incitations monétaires et sous la protection des droits de propriété, créera toujours un substitut. Aucun intrant n’est critique, aussi ni la rareté absolue ni le besoin d’une quelconque ressource particulière ne sont un problème dans le long terme. Aussi dans le monde de la NCE l’économie peut simultanément expérimenter une rareté relative et une croissance infinie. La concurrence des prix, formée sur les marchés, assure que les ressources iront vers leurs meilleures utilisations.

Nicolas Georgescu-Roegen et son élève Herman Daly furent parmi les premiers à pointer l’absurdité de cette représentation de la réalité. Les économies réelles ne peuvent exister en dehors du monde biophysique, qui est essentiel pour fournir l’énergie et les matières premières, et un milieu dans lequel les déchets peuvent être exploités et assimilés [2, 3]. Leur premier pas pour créer un modèle économique cohérent avec la réalité est de placer l’économie dans le système biophysique global. Quelques chercheurs ont fait des pas en plus. Plusieurs écrivains [4-7] démontrent clairement que le modèle NCE est inacceptable parce que (1) ses frontières sont tracées de manière incorrecte et (2) ce modèle est de facto une machine à mouvement perpétuel parce qu’elle n’a ni intrant d’énergie ni augmentation d’entropie. Beaucoup d’économistes aujourd’hui, incluant de nombreux récents lauréats du Prix Nobel (par ex., Paul Krugman, Amartya Sen, Joseph Stiglitz, George Akerlof, et Ellinor Ostrom) ont de très sérieuses réserves à l’égard du modèle contemporain. En premier lieu, tandis que l’argent semble pouvoir tourner indéfiniment avec les biens et services, le système économique réel ne peut survivre sans des intrants continuels de, et des débouchés vers, la nature.

3.2.3    Mythe 1b : La production économique peut être décrite sans références au monde physique

Le modèle de production des économistes néoclassiques ne demande aucun intrant physique spécifique, mais est uniquement un échange d’entités existantes entre les firmes et les foyers. Le processus économique est tiré, non pas par la disponibilité des ressources physiques, mais plutôt par l’ingéniosité humaine telle que décrite dans la fonction encore largement utilisée de Cobb-Douglas. La quantité de biens (NdT : outputs) produits n’est fonction que du capital (K) et du travail (L).

Q = A Ka Lba représente la part du capital dans les biens, b celle du travail, et 0< a <1. De plus, a + b est égal à 1, donc b = 1 – a. Le produit du capital et du travail est aussi multiplié par une constante A, qui est censé être « le changement purement technologique » ou la productivité factorielle totale. Dans ce modèle la technologie est indépendante des intrants en terre et capital et est calculée comme le « résidu » qui reste quand les contributions des facteurs mesurés (c.-à-d. capital et travail) sont soustraites du taux de croissance des débouchés économiques totaux [8]. Sans surprise le résidu tend à croître avec le temps. Aussi, beaucoup d’économistes croient que la technologie est difficile à mesurer mais peut accroître la puissance productive de l’économie sans limites. Avec l’hypothèse qu’il n’y a pas de rendements décroissants en technologie, il n’y a pas besoin de s’inquiéter sur le travail physique ou la rareté de toute intrant productif.

La focalisation sur les changements technologiques purs comme moteurs de la croissance économique a amené les premiers économistes néoclassiques à ignorer en pratique l’importance critique de l’énergie pour alimenter l’économie moderne [8]. En contraste, beaucoup de savants et quelques économistes (NdT : notez la distinction) en ont conclu que l’explosion de l’activité économique durant le 20e siècle était due essentiellement à l’accroissement de la capacité à travailler avec un usage accru de l’énergie des combustibles fossiles. En fait le résidu technologique des économistes néoclassiques disparaît quand l’énergie est incluse comme intrant. L’énergie en tant que facteur de production était plus importante que le capital ou le travail pour l’Allemagne, le Japon et les États-Unis dans les décennies récentes [6]. De plus Ayers et Warr [9] ont montré que beaucoup d’améliorations « technologiques » consistaient simplement en un accroissement dans la quantité d’énergie utilisée ou dans l’efficacité à l’amener au point d’utilisation. Alors que les modèles NCE prétendent montrer que la technologie seule a tiré l’économie industrielle, historiquement, c’est une technologie qui a essentiellement trouvé de nouvelles sources d’énergie, ou de nouvelles applications pour elle.

Il y a un grand nombre de critiques additionnelles, plus spécifiques, que les savants peuvent adresser au modèle néoclassique de base, résumées dans Hall et al. 2001 [6]. Ces critiques sont dévastatrices envers l’approche fondamentale choisie par la science économique néoclassique et prises ensemble montrent qu’il n’est pas possible d’accorder la moindre validité au modèle néoclassique de base.

3.2.4    Critique spécifique 1 : Thermodynamique

La science économique contemporaine et son modèle fondamental marché-firmes-foyers (◊„ fig. 3.1) accorde une attention minimale à la première loi de la thermodynamique et aucune à la seconde. En fait la seconde loi est totalement incompatible avec le modèle conceptuel connu comme le flux circulaire. Dans le diagramme du flux circulaire, il n’y a jamais aucune valeur perdue dans les déchets ou aucun accroissement d’entropie. Spécifiquement il n’y a aucune dissipation du travail utile de l’énergie quand il est dépensé, et donc aucune exigence dans ce modèle d’injecter de l’énergie nouvelle. C’est un sérieux défaut conceptuel et un obstacle pour concevoir des politiques économiques qui puissent affronter avec succès les défis de la pollution, de la rareté et de l’épuisement des ressources. En effet les deux lois de la thermodynamique précisent que « rien n’arrive dans le monde sans conversion d’énergie et production d’entropie ». Les conséquences sont que :

(1) Tout processus de production industrielle et biotique requiert un intrant d’énergie.

(2) À cause de la production inévitable d’entropie, la part utilisable de l’énergie (exergie) est transformée en chaleur inutile à la température de l’environnement (appelé anergie), et habituellement de la matière aussi est dissipée. Il en résulte de la pollution et finalement l’épuisement des ressources de qualité supérieure de combustible fossile et de matières premières.

(3) Le travail humain, alimenté par la nourriture, peut être et a été remplacé par des machines actionnées par l’énergie au cours de l’automatisation progressive. Cela a permis un accroissement de la productivité du travail comme chaque travailleur peut faire plus de travail effectif. Mais cela a rendu de plus en plus de travail superflu.

◊„ fig. 3.1        la vue néoclassique de la manière dont l’économie fonctionne. Les foyers vendent ou louent des terres, des ressources naturelles, du travail et du capital aux firmes en échange de rentes, salaires, et profit (facteurs de paiement). Les firmes combinent les facteurs de production et produisent biens et services en retour pour les dépenses de consommation, l’investissement, les dépenses gouvernementales, et l’exportation nette. Cette vue représente, essentiellement, une machine à mouvement perpétuel. Voir aussi fig. 1.1.

Quoique les première et seconde lois de la thermodynamique soient parmi les lois de la nature les plus soigneusement testées et validées et posent explicitement qu’il est impossible d’avoir une machine à mouvement perpétuel, (c.-à-d. une machine qui travaille sans apport d’énergie), le modèle NCE basique est une machine à mouvement perpétuel, sans exigences matérielles ni limites („ fig. 3.1). Beaucoup d’économistes ont accepté ce modèle incomplet et relégué l’énergie et les autres ressources à une place insignifiante dans leurs analyses. Plutôt que de placer l’économie à l’intérieur des limites de la nature, cette approche relègue toutes les limites de la nature à une place mineure dans un système de marchés autorégulés. Cette attitude était fixée dans les esprits de beaucoup d’économistes suite à l’analyse de Barnett & Morse [34], qui ne trouvèrent pas d’indications d’une rareté croissante des matières premières (comme déterminé par leur prix corrigé de l’inflation) pour la première moitié du 20e siècle. Cependant leur analyse, quoique citée par presque tous les économistes intéressés par le problème de l’épuisement (NdT : des ressources), était très incomplète. Cutler Cleveland a montré que la seule raison pour laquelle les concentrations et la qualité en baisse des ressources ne se traduisait pas par des prix plus élevés pour une qualité constante était le prix décroissant de l’énergie [10]. Ainsi, c’est seulement à cause d’une disponibilité historique en abondance de beaucoup de ressources naturelles que la science économique peut leur assigner une basse valeur monétaire en dépit de leur importance critique pour la production.

3.2.5    Critique spécifique 2 : limites

Le modèle basique utilisé dans l’économie néoclassique („ fig. 3.1) n’inclut pas les limites qui d’une façon ou d’une autre marquent les exigences physiques, ou les effets, des activités économiques. Nous pensons qu’au minimum la „ fig. 3.1 devrait être reconstruite en tant que ◊„ fig. 3.2 pour inclure les ressources nécessaires et la production de déchets. Allons un cran plus loin nous pensons que quelque chose comme la „ fig. 3.3 est le diagramme qui devrait être utilisé pour représenter de manière plus détaillée la réalité physique d’une économie au travail. Elle montre le flux d’énergie et de matière à travers la frontière séparant les réservoirs de ces « dons de la nature » du royaume de la transformation culturelle à l’intérieur duquel des sous-frontières indiquent les différentes étapes de transformation ultérieure en les biens et services de la demande finale. Un tel diagramme devrait être présenté à chaque étudiant dans un cours d’introduction à la science économique de manière à ce que les chemins par lesquels opèrent les processus économiques dans le monde réel soient bien compris. Une autre manière de refléter les changements nécessaires est entre la ◊„ fig. 3.4 qui montre la vision de l’économiste standard du rôle d’une personne dans l’économie, tandis que la „ fig. 3.5 montre dans une perspective biophysique quels matériaux biophysiques sont réellement nécessaires pour que fonctionne l’économie pour une personne pendant un an. Des modèles conceptuels supérieurs et plus détaillés de la perspective biophysique seront donnés au „ chapitre 5.

„ fig. 3.2        Notre vision, basée sur un point de vue biophysique, des changements minima requis pour rendre la „ fig. 3.1 conforme à la réalité. Nous avons ajouté les intrants et sorties matériels et énergétiques basiques requis pour que le processus économique représenté par la „ fig. 3.1 puisse prendre place (Source : Daly [3]).

„ fig. 3.3        Un modèle plus global et précis de la manière dont un système économique réel marche. C’est le modèle conceptuel minimal que nous accepterions pour représenter comment les économies réelles fonctionnent vraiment. Les énergies naturelles alimentent les cycles chimiques, biologiques et géologiques qui produisent les ressources naturelles et les fonctions de service public. Les secteurs d’extraction utilisent les énergies économiques pour exploiter les ressources naturelles et les convertir en matières premières. Les matières premières sont utilisées par l’industrie et autres secteurs intermédiaires pour produire les biens et services finaux. Ces biens et services finaux sont distribués par le secteur commercial vers la demande finale. Finalement, les matériaux non recyclés et la chaleur dissipée retournent dans l’environnement en tant que déchets.

fig. 3.4        Une vue par un économiste conventionnel (ou peut-être une caricature de cela) des intrants et des sorties d’une personne dans le processus de production économique en 1990 (Source HAll et al. [32] (GDP = PNB).

fig. 3.5        Les flux réels de matière et d’énergie associés avec la contribution d’une personne dans l’économie pour la même année en kg/personne/an (Source HAll et al. [32] (Coal = charbon – nous sommes aux USA, Oil = pétrole, SOx = oxydes de soufre, NOx = oxydes d’azote, VOC = COV = composés organiques volatils).

3.2.6    Critique spécifique 3 : Validation

Les savants s’attendent à ce que les modèles théoriques soient testés avant d’être appliqués ou plus développés. Malheureusement, la politique économique avec des conséquences à long terme est souvent basée sur des modèles économiques qui, quoique élégants et largement acceptés, ne sont pas validés. Les économistes testent régulièrement beaucoup d’hypothèses. Des sujets tels que les effets des revenus sur la consommation ou le niveau des taxes sur la production économique sont régulièrement soumis aux rigueurs de la régression linéaire et même à des méthodes statistiques non-linaires. Cependant les questions sur le point de vue idéologique de la NCE ne sont pas souvent testées. Les affirmations comportementales telles que la rationalité, les préférences pour soi-même, et le lien entre de plus hauts niveaux de consommation matérielle et le bonheur ne sont pas toujours, voire jamais, testés. Les économistes néoclassiques considèrent qu’elles sont des « hypothèses tenues à jour » (NdT : maintained hypotheses) qui n’ont pas besoin d’être validées empiriquement. La validation aussi se révèle difficile ou impossible car les théories classiques et néoclassiques furent développées originellement en utilisant des concepts sur les facteurs de production tels qu’ils existaient dans les sociétés préindustrielles et agraires [14]. Ces théories ont été transférées plus ou moins inchangées pour des applications dans le monde industriel moderne. Aucune disposition n’a été ajoutée aux théories de base concernant l’industrialisation et ses conséquences. Comme le Prix Nobel d’Économie Wassily Leontief le notait [12], beaucoup de modèles économiques sont incapables « d’avancer, de quelque façon visible, une compréhension systématique de la structure et des opérations d’un système économique réel » ; à la place, ils sont basés sur « un ensemble d’affirmations plausibles mais entièrement arbitraires » menant « à des conclusions théoriques énoncées précisément mais hors du sujet ».

Alors que nous n’avons aucune objection au développement de modèles ou d’hypothèses théoriques, ils devraient normalement être mises en avant en tant qu’hypothèses, c’est à dire, comme une bonne supposition ou conjecture sur comment les choses fonctionnent. Ensuite les hypothèses peuvent être testées, et si elles tiennent bien debout, elles peuvent être avancées comme une théorie et peut-être finalement une loi. Mais quoique certains économistes utilisent les hypothèses de manière appropriée, il n’y a eu aucun essai pour constituer le modèle principal de l’économie comme une série d’hypothèses testables et testées. A la place la science économique est construite comme une série de constructions logiques qui ont un certain sens (dans une perspective limitée), mais n’englobent presque jamais la manière dont les économies réelles fonctionnent. Nous croyons que les économistes devraient adopter cette perspective et tester les supposées hypothèses tenues à jour, au lieu de traiter la croyance en un marché auto-régulé comme une affaire de foi !

Beaucoup de non-économistes n’apprécient pas le degré avec lequel la science économique contemporaine est chargée de suppositions arbitraires. Nominalement des opérations objectives, telles que déterminer le moindre coût d’un projet, évaluer les coûts et les bénéfices, ou calculer le coût total d’un objet, utilisent des critères économiques explicites et supposés objectifs. En fait, de telles analyses « objectives », basées sur des suppositions pratiques et arbitraires, produisent des modèles logiquement et mathématiquement malléables, mais pas nécessairement corrects.

L’autorité que les économistes attribuent souvent à leur modèle « basés sur la physique », à commencer par le modèle néoclassique de l’économie, est quelque peu curieuse. Dans la théorie de la production néoclassique le vecteur prix est donné par le gradient de la production dans l’espace des facteurs de production, tout comme le vecteur d’une force physique conservative est donné par le gradient de l’énergie potentielle dans l’espace réel [13]. Cette analogie économique tout à fait imparfaite ne doit pas être confondue avec un modèle thermodynamiquement rigoureux en physique, et des modèles économiques inévitablement flous ne deviendront pas plus précis simplement parce qu’ils partagent de loin des concepts.

3.2.7    Mythe 2 : Une théorie de la consommation peut ignorer le comportement humain réel

La seconde voie principale par laquelle les modèles économiques néoclassiques conventionnels sont irréalistes est que le modèle suppose que les humains se comportent comme des individus qui ne tiennent aucun compte de ce que les autres pensent d’eux. On s’y réfère comme à « la préférence pour soi-même ». Cependant nous savons depuis Aristote que l’homme est un animal social. Peu d’entre nous voudraient vivre dans un isolement total, quelles que soient le nombre d’aises dont nous pourrions disposer. De manière assez typique, beaucoup d’économistes rendent hommage à Adam Smith, mais peu l’ont lu dans l’original. Si vous choisissez de ne pas suivre ce chemin, nous vous conseillons de lire Theory of Moral Sentiments de Smith (NdT : théorie des sentiments moraux, PUF, 2011), dans lequel il passe des centaines de pages à décrire comment l’approbation sociale gouverne notre comportement, et comment les humains ont un côté altruiste aussi bien qu’un côté individualiste. Mais de même que les suppositions sur la production de la NCE violent les principes de la physique, ses suppositions sur le comportement humain sont incompatibles avec un large corpus de recherches neurologiques et psychologiques et même avec l’expérience humaine quotidienne. Il est bien établi que les êtres humains réels sont attentifs au regard des autres, c’est à dire que comment une personne valorise une certaine production économique dépend de la manière dont elle est valorisée par les autres. Il est aussi bien établi que la consommation de biens du marché ne peut pas être égalée au bonheur d’un individu. Néanmoins les suppositions comportementales fondamentales de la NCE demandent des consommateurs centrés sur eux-mêmes dont le bonheur dépend essentiellement, et même uniquement, de leur consommation de biens du marché. Le contexte culturel du comportement est jugé non pertinent pour l’analyse économique néoclassique comme l’accent est mis entièrement sur le comportement de l’individu isolé.

3.2.8    Mythe 2a : Homo Economicus est un modèle scientifique qui fait du bon travail quand il faut prédire le comportement humain

Au cœur de la théorie économique néoclassique standard on trouve le modèle de comportement humain personnifié par homo economicus ou « homme économique ». Les textes économiques commencent habituellement par une déclaration très générale sur la nature humaine qui est bientôt codifiée en une série de principes mathématiques rigides reposant sur l’idée que « les gens maximisent leur bien-être en consommant des biens du marché suivant des préférences autocentrées, cohérentes, constantes, bien ordonnées, et bien élevées ». Cependant, l’affirmation que les gens sont entièrement ou principalement, autocentrés, a été révélée fausse par quantité de travaux contemporains dans l‘économie comportemental, la neuro-économie, et la théorie des jeux [15-17]. Par exemple, Heinrich et ses collègues, après avoir examiné les résultats d’expériences comportementales dans 15 sociétés allant des chasseurs-cueilleurs en Tanzanie et Paraguay aux pasteurs nomades en Mongolie ont conclu : « Le modèle canonique (NCE) n’est justifié dans aucune société étudiée. » Dans les contextes expérimentaux et sous des conditions réelles, les humains prennent toujours les décisions qui favorisent le renforcement des normes sociales plutôt que celles qui favorisent leurs propres gains matériels [18]. Gintis décrit plusieurs expériences montrant que les humains sont à la fois plus altruistes et plus vindicatifs que ce que permet le modèle de l’acteur « rationnel » du NCE. Ils prendront la décision de punir des personnes qu’ils ne rencontreront plus jamais si elles « trichent » dans des transactions expérimentales, même si cela entraîne une perte financière considérable pour eux. Plutôt que d’être simplement autocentrés, ils ont un regard perçant pour voir si les autres « suivent les règles » et traitent les autres personnes décemment.

La centralité du comportement de l’individu isolé est reflétée dans la notion que les consommateurs sont souverains, ce qui veut dire indépendants dans leur comportement, dans une économie de marché. Ackermann et Heinzerling [19] font remarquer que la montée de l’orthodoxie économique a mis les consommateurs au centre de l’analyse. L’idée est que les producteurs répondent aux préférences des consommateurs plutôt que l’inverse. Cependant, nous savons tous qu’en fait, les goûts des consommateurs sont à la fois grossièrement et subtilement manipulés et que les firmes pratiquent sur nous un tir de barrage avec leurs pubs pour accroître leur part de marché. Néanmoins, la centralité et la prééminence de l’individu dans l’analyse économique orthodoxe empêche toute analyse ou insnstance sur le contexte du comportement individuel.

3.2.9    Mythe 2b : la consommation de biens du marché équivaut au bien-être et l’argent est un substitut universel pour n’importe quoi

Beaucoup de textes économiques mettent en équivalence utilité et bonheur et supposent que l’utilité peut être mesurée indirectement par le revenu sans aucune discussion formelle ou substantielle sur ce sujet [20]. Plus le revenu est élevé, plus un individu (et la société avec lui) est supposé se porter mieux. Cependant il y a des preuves évidentes que, passé un certain point, le revenu est un bien de position ; c’est à dire, que si le revenu de quelqu’un augmente il y a peu ou pas de gain pour son bien-être sur le long terme. Cela implique que les politiques conçues simplement pour accroître le revenu par tête peuvent avoir un effet négligeable si le but est d’améliorer le bien-être social.

Les psychologues ont depuis longtemps soutenu et documenté que le bien-être découle d’une large variété de facteurs individuels, sociaux et génétiques. Cela inclut la prédisposition génétique, la santé, les relations proches, le mariage et l’éducation – aussi bien que le revenu [20]. On croit généralement que les gens dans les contrées les plus riches sont plus heureux que les gens dans les contrées les plus pauvres, mais même cette corrélation est faible, et les données sur le bonheur montrent de nombreuses anomalies [21]. Par exemple, quelques sondages montrent que les Nigérians sont plus heureux que les gens les plus riches en Autriche, France et Japon [22-24]. Passé un certain stade de développement, des revenus croissants ne mènent pas à un plus grand bonheur. Pa exemple le revenu par tête aux USA a cru fortement ces dernières décennies, alors que le bonheur déclaré a baissé [25].

Quand les économistes considèrent comme équivalent utilité et revenu dans le modèle NCE, cela affecte les recommandations politiques des économistes qui à leur tour impactent le monde naturel. Suivant Arrow et ses collègues [26], « durabilité » signifie simplement maintenir le flux escompté de revenu au cours du temps. Laisser les générations futures avec un revenu égal ou plus grand qu’à présent les laisse au moins aussi riche quoiqu’il arrive aux traits spécifiques du monde naturel. En raisonnant ainsi, si la valeur escomptée présente d’une forêt tropicale est de 1 milliard $ en services en temps qu’écosystème si elle est laissée intacte, mais si elle peut générer un flux d’investissement escompté de 2 milliards $ si on la coupe et on la vend, alors c’est de la responsabilité morale de la génération présente de déboiser la forêt tropicale. Avec 2 milliards $ la génération future pourra acheter une autre forêt tropicale ou quelque chose de valeur égale et avoir encore 1 milliard $. C’est la logique utilisée par quelques économistes pour justifier de la destruction d’une partie substantielle de l’écosystème et des espèces de la planète [27].

3.2.10  Comment le modèle néoclassique échoue à traiter les problèmes de répartition

Une critique différente mais extrêmement importante et caustique du modèle néoclassique vient de travaux récents de John Gowdy [27, 28]. Gowdy prend comme point de départ le modèle de bien-être de John Rawls. (Ici « bien-être » – NdT : welfare – signifie la même chose « qu’utilité »). La base de la science économique du bien-être est que chaque individu gagne du bien-être proportionnel à son accroissement de revenu. Aussi une ou un individu se « sentira mieux » par un facteur 2 si elle ou il a 2000 $ plutôt que 1000 $ à dépenser (ou si les prix sont divisés par deux). Ce concept utilise aussi l’idée de l’optimisation de Pareto. L’approche de Rawls comme celle de Pareto suppose une relation linéaire entre le bien-être individuel et l’argent. Ainsi si un individu devient 5 fois plus riche (passant par exemple de 1000 à 5000 $) cela sera aussi bon socialement que si 5 individus deviennent deux fois plus riches (passant de 1000 à 2000 $ chacun). C’est un concept important qui se cache derrière la science économique du bien-être est qui a été utilisé sans cesse comme logique pour des plans de développement qui tendent à prêter essentiellement attention à l’augmentation du PNB et relativement peu à qui obtient les recettes. Cela contourne évidemment les contestations à l’intérieur du monde en développement quand ce développement tend à enrichir ceux qui ont, et en en faisant peu pour ou même en appauvrissant ceux qui n’ont pas. Par la logique de Rawls-Pareto, au moins telle qu’elle est employée par beaucoup d’économistes néoclassiques contemporains, si la richesse totale s’accroît la répartition est sans importance ou au mieux tout à fait secondaire. Toute la perspective économique est souvent associée à la notion sociale que les gens sont riches ou non en fonction de leurs propres efforts plutôt qu’à cause de facteurs hors de leur contrôle.

Gowdy argumente contre la position des économistes que la répartition n’est pas un problème important, en résumant un nombre considérable d’investigations psychologiques récentes qui montrent que le bien-être humain et le bonheur ne s’accroissent pas linéairement avec le revenu, mais plutôt s’incurvent vers le bas. Par conséquent fournir à des pauvres les nécessités de base de la vie procure une plus grande quantité de bonheur et de bien-être avec une quantité donnée d’argent que la même quantité donnée à quelqu’un qui est déjà riche. Curieusement c’est une conclusion qu’on atteint aussi si on réfléchit au concept de valeur marginale – la première unité de quelque chose a beaucoup plus de valeur que les unités suivantes – un fait commodément ignoré par les économistes néoclassiques marginalistes ! À la place l’utilité marginale de l’argent est supposée constante. Si ce n’était pas le cas la théorie néoclassique de la répartition des revenus ne pourrait pas produire efficacité et équité. Finalement, suivant Gowdy et Gintis, la recherche sociale extensive faite ces dernières années a complètement sapé les suppositions d’« éthiquement neutre » qui sont la base de la science économique néoclassique et du bien-être et appelle à une mise en question de tous les principes de base de la science économique néoclassique.

3.2.11  Ce que les économistes pensent de ces idées

La plupart des économistes conventionnels ne pensent pas du tout à ces problèmes avec la science économique conventionnelle mais collent de très près au modèle néoclassique accepté. Mais il y a quelques exceptions partielles. Le prix Nobel d’économie Robert M. Solow considérait la possibilité en 1974 que « le mode peut, en effet, fonctionner sans ressources naturelles » à cause des options technologiques pour les substitutions d’autres facteurs aux ressources non renouvelables [11]. Plus récemment, Solow déclarait que « c’est dans son essence que la production ne puisse pas se faire sans l’utilisation de ressources naturelles ». Clairement il y a besoin de plus de travail empirique et analytique (dont nous fournissons certains dans les chapitres suivants) sur les relations entre la production économique et les ressources naturelles, en particulier l’énergie, et quelle quantité de ces ressources est réellement nécessaire. Beaucoup d’économistes de nos jours, incluant de nombreux titulaires du Prix Nobel (par ex. Akerlof, Krugman, Sen, Stiglitz) émettent de très sérieuses réserves sur le modèle contemporain, quoiqu’aucun n’ait explicitement endossé l’alternative biophysique.

Nous pourrions nous demander pourquoi les économistes accordent si peu d’attention à l’alternative biophysique. La vue conventionnelle néoclassique du peu d’importance de l’énergie et des matières premières remonte aux premiers jours de la science économique néoclassique. Initialement la focalisation n’était pas sur la création de la richesse mais sur « l’efficacité des marchés » et la répartition des richesses. Le modèle de l’échange pur des biens démarre sans considérer leur production. Avec une série de suppositions mathématiques sur le comportement du consommateur rationnel, on a montré qu’à travers l’échange de biens sur les marchés, il en résultait une situation d’équilibre où tous les consommateurs maximisaient leur utilité. Ce bénéfice des marchés (parfaits) est considéré généralement comme la fondation de l’économie du marché libre. Il montre pourquoi le marché, quand des individus avides ou au moins autocentrés se rencontrent, marche toujours. Plus tard, quand le modèle fut étendu pour inclure la production, le problème de la génération physique de la richesse fut couplé de manière inséparable au problème de la répartition des richesses. Dans le concept néoclassique de la production, l’activité de profit qui maximise le comportement entrepreneurial génère la situation où la productivité des facteurs (c.-à-d. les contributions relatives du capital, du travail et de l’énergie) égale le prix des facteurs. Cela signifie que dans l’analyse économique conventionnelle, les poids avec lesquels les facteurs de production contribuent à la génération physique de la richesse sont déterminés par, et évalués par, la répartition du prix des facteurs. Aussi l’importance de l’énergie est supposée par beaucoup d’économistes être égale (seulement) à son prix, qui est typiquement petit, environ 5-10% du prix des biens et services.

A la différence de leurs prédécesseurs classiques, les économistes néoclassiques ne se sont même pas inquiétés d’inclure le processus par lequel les choses sont réellement faites dans leur analyse. Ils prennent juste les prix des intrants et les mettent dans une fonction, et les prix et les quantités des sorties sont générés automatiquement. C’est ici que se trouve la source historique de la sous-estimation par les économistes de l’énergie comme facteur de production, car le coût de l’énergie dans les économies de marché industrielles, en moyenne, est seulement de 5-6 % du coût total des facteurs (et du PNB). Alors, les économistes soit négligent l’énergie comme facteur de production, ou soutiennent que la contribution d’un changement dans les intrants énergétiques au changement dans les sorties est seulement égale à la contribution de 5-6% du coût de l’énergie. Cela a conduit à un long débat sur l’impact des deux chocs énergétiques des années 1973-1975 et 1979-1981 quand le coût de l’énergie est monté à 14% du PNB tout en fournissant moins d’énergie physique. Comme nous le montrons ci-dessous, et plus complètement dans Hall et al. (2001), l’énergie est plus importante dans la production que le travail ou le capital seuls, quoique tous les trois soient nécessaires. Curieusement le bas prix de l’énergie est la raison de son importance, et non de son insignifiance. Pendant 200 ans l’économie a reçu d’énormes bénéfices de l’énergie sans avoir à détourner beaucoup de sa production pour cela. C’est parce qu’à la base, nous ne payons pas la nature pour l’énergie, mais seulement pour le coût de son extraction. De même la capacité finie d’absorption de nos émissions par la biosphère est plus importante pour la croissance économique future que son prix présent (presque évanouissant) ne semble l’indiquer.

Les modèles néoclassiques bâtis sur les suppositions de la ◊„ fig. 3.1 ne peuvent expliquer la croissance empiriquement observée des sorties par la croissance des facteurs en intrants. Il reste toujours un large reliquat (c.-à-d. un « reste » statistique qui n’est pas expliqué par les facteurs utilisés dans l’analyse, dans ce cas, capital et travail). C’est formellement attribué à ce que les économistes appellent soit le « progrès technologique » soit les améliorations dans le « capital humain » qui sont l’accroissement à long-terme des talents et de l’éducation des travailleurs. Même Robert Solow l’indique, « Cela… a conduit à des critiques du modèle néoclassique : c’est une théorie de la croissance qui laisse inexpliquée le principal facteur de croissance » [11]. Comme nous le montrerons ci-dessous, pondérer un facteur par sa part dans les prix est une approche incorrecte en théorie de la croissance.

En fait, l’économie humaine utilise les combustibles fossiles et autres pour supporter et dynamiser le travail et pour produire et utiliser le capital. L’énergie, le capital et le travail sont combinés pour transformer les ressources naturelles en biens et service utiles. Donc la production économique peut être vue comme le processus de transformation de la matière en structures très ordonnées (thermodynamiquement improbables), à la fois structures physiques et information. Où les économistes parlent « d’ajouter de la valeur » aux stades successifs de la production, on peut aussi dire « ajouter de l’ordre » à la matière à travers l’usage d’énergie libre (exergie), c.-à-d. non limitée et disponible. La perspective examinant la science économique dans la « sphère dure » de la production physique où les flux et stocks d’énergie et de matière sont important, est appelée science économique biophysique. Cela doit compléter la perspective de la sphère sociale.

3.2.12  Pourquoi la théorie compte

C’est dans l’arène politique que la nature idéologique de la NCE se révèle le plus complètement. Beaucoup d’économistes remplacent l’incertitude et la réalité complexe de l’économie réelle, par le monde mythique NCE des agents rationnels, de la certitude et de l’information parfaite. Quand la réalité et le modèle néoclassique ne concordent pas, la réalité est de plus en plus obligée de se conformer au modèle néoclassique [29]. Les économistes néoclassiques supposent généralement que les gens répondent toujours rationnellement et sans cesse aux signaux des prix ; donc le but de la politique économique est d’attribuer les droits de propriété « et « d’arriver aux prix justes ». Le corollaire en est que les choses qui ont de la valeur pour les gens ont un prix et que tout ce qui est sans prix attribué par le marché est sans valeur. Les prix sont théoriquement capables de refléter tous les attributs concernés de tout bien ou service et tout ce que les gens valorisent. On nous demande de considérer comme des actes de foi la validité de ces analyses et suppositions et de remplacer de plus en plus nos prises de décision complexes par des analyses de coût-bénéfice et des marchés hors de contrôle. Cette insistance mène fréquemment à des échecs fondamentaux de la politique correspondante et à des problèmes qui incluent les suivants :

  1. Le but politique ultime de la NCE n’est pas de corriger directement un problème particulier mais de correctement évaluer le problème en termes de n’importe quoi d’autre de manière à ce que « la machine à calculer » du marché puisse établir l’ordre hiérarchique des priorités. La focalisation sur « l’établissement de l’équilibre général du marché » signifie fréquemment négliger des détails essentiels du problème politique concerné en particulier ceux pour lesquels il est difficile ou impossible de déterminer un prix (par ex., l’épuisement du pétrole, la dégradation environnementale, et le changement climatique global). Ainsi quand nous achetons un litre d’essence, nous payons pour obtenir ce litre à la pompe, pas pour trouver un nouveau litre pour le remplacer, ou autre chose si la raréfaction du pétrole rend ce remplacement impossible.
  2. Le modèle NCE ne fait aucune différence qualitative entre besoins et désirs, ou entre les produits de base, ou entre les intrants productifs spécifiques, y compris l’énergie. Tout ce que nous trouvons utile est traité comme un produit de base abstrait substituable par et à n’importe quoi d’autre. La rareté absolue n’existe pas ni, dans de larges limites, toute condition spécifique jugée nécessaire pour l’existence humaine. La valeur est une matière relative exprimée en prix relatifs. Parce que pas une chose n’est essentielle, la substitution entre les ressources et le produit de base se produira jusqu’à ce que la valeur marginale d’un produit de base soit le même pour tous. A ce moment, les individus rationnels ont fait leur choix optimal, et la somme de tous les choix optimaux nous mène au « meilleur des mondes possibles ». Ainsi les goûts des teenagers aisés dans les centres commerciaux pour les vêtements ou les gadgets inutiles mais lourdement promus sont donnés comme pesant en dollars beaucoup plus que la santé ou l’éducation pour les moins riches.
  3. Le modèle suppose que le revenu agrégé est une mesure complète et suffisante du bien-être. Opérationnellement cela signifie que les coûts et bénéfices totaux des politiques peuvent être déterminés en additionnant simplement les changements monétaires des revenus de tous les individus affectés. Cela signifie que les effets de revenus relatifs ne comptent pas pour l’individu – par exemple une perte de 1000 $ pour un pauvre sera plus que compensée par un gain de 1 100 $ pour un milliardaire. Similairement les économistes néoclassiques considèrent que les préférences sont étrangères au contexte social. Cependant des nombreuses études ont montré que les effets des revenus relatifs comptent et que quelquefois ces effets peuvent complètement annuler l’effet de l’accroissement du revenu total qui est toujours le but principal de la NCE. Comment une personne valorise un gain ou une perte dépend de ce que les autres obtiennent, des revenus relatifs de chaque personne, de « l’équité » du changement de revenu et d’une variété d’autres facteurs sociaux qui ne sont pas inclus dans le modèle de la NCE.
  4. La « durabilité » dans le modèle NCE signifie faire durer seulement le flux escompté de revenu par tête, et rien d’autre comme la biodiversité, les stocks de pétrole, la santé humaine ou la cohésion sociale. C’est connu comme une durabilité faible. Cependant, pour vivre à l’intérieur des limites de la nature, nous avons besoin d’arriver aux conditions d’une durabilité forte qui demande que les profits venant de l’épuisement d’une ressource ou de la dégradation d’un écosystème soient réinvestis pour développer des alternatives ou restaurer les systèmes dégradés. Cela implique de regarder de plus haut comment les systèmes de marché fonctionnent et interagissent avec le monde biophysique [29-32]. En conséquence on ne peut pas arriver à une décision sociale pour réaliser un optimum à une échelle macroéconomique en simplement agrégeant des résultats de beaucoup de marchés efficients et séparés.
  5. Et peut-être le plus important est que le modèle néoclassique n’a rien à dire sur les puissances relatives de différents groupes de gens qui influencent le marché « libre » en influençant les politiciens, à travers d’importantes contributions, en finançant des annonces dans les médias, ou simplement à travers leur propre structure massive d’achats. Les conséquences en ont été de rendre les riches de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Les campagnes publicitaires contre le rôle du gouvernement ont provoqué des coupes dans beaucoup de programmes qui avaient aidé à réduire quelque peu la différence entre riches et pauvres. Il y a une riche littérature sur ce sujet [33], dont la plupart est extrêmement critique sur le modèle néoclassique, mais beaucoup de gens croient encore que le marché est la meilleure manière de distribuer biens et services en dépit du manque de témoignages convaincants en sa faveur. Par exemple, Sekera a démontré clairement que le gouvernement peut fournir des services plus efficacement que des entités privées, mais peu de citoyens semblent le comprendre. Les travaux de Piketty et Sekera [33], ainsi que ceux d’autres spécialistes de la répartition des revenus, seront développé avec plus de détails au „ 23.

NCE domine l’élaboration des politiques et cependant fournit une boite à outils insuffisante pour affronter les problèmes majeurs du monde actuel : le changement climatique global, la perte de biodiversité, l’épuisement du pétrole, la perte des régions sauvages, et le problème récalcitrant de la pauvreté et des conflits sociaux. Il a été utilisé comme base pour le « consensus de Washington » qui a été et continue à être exporté vers les pays en voie de développement avec en fait aucune évaluation de son efficacité ou de son implantation dans la réalité et avec d’énormes problèmes sociaux et environnementaux [30,31]. Nous sommes amenés à croire que les problèmes sociaux et environnementaux les plus pressants peuvent être traités en simulant des résultats de marché efficaces comme si cela seul fournissait l’élixir pour tous nos maux. Cependant nous savons que le concept de marché efficace repose sur une fondation intenable et défectueuse et que la vraie économie de marché n’est pas décrite au mieux dans ce cadre. La perpétuation de la science économique néoclassique, habituellement à l’exclusion de toute autre approche, est essentiellement le remplacement de la science et des tests empiriques dans beaucoup de domaines de l’économie par la foi. Nous devons aller au-delà de cette économie basée sur la foi et trouver une manière plus éclairante de comprendre l’activité économique et de renseigner les processus de décision afin que nos politiques aillent plus loin que jeter de la poudre aux yeux et en rester au statu-quo.

 

Questions

  1. Donner quelques mythes de la science économique néoclassique. Êtes d’accord avec le fait que ce sont des mythes ? Pourquoi oui ou non ?
  2. Pourquoi le modèle de flux circulaire de l’économie est-il incompatible avec les lois de la thermodynamique ? Est-ce possible ?
  3. Nicholas Georgescu-Roegen et son élève Herman Daly sont des économistes. Pourquoi sont-ils si critiques envers la science économique conventionnelle ?
  4. La productivité économique dans la science économique néoclassique est habituellement représentée comme une fonction du capital et du travail. Êtes-vous d’accord avec cette perspective ? Pourquoi oui ou non ?
  5. D’après vous, quelles devraient être les limites convenables à utiliser en analyse économique ? Pouvez-vous dessiner comment vous représenteriez ces limites ?
  6. Qu’est-ce que signifie valider ? Pourquoi est-ce souvent difficile pour les modèles économiques ?
  7. Quelles sont les principales caractéristiques (dans la science économique conventionnelle) de homo economicus (ou l’homme économique) ?
  8. Pensez-vous qu’avoir une plus grande quantité d’argent à dépenser vous rendra plus heureux ? Pourquoi oui ou non ? Pensez-vous que les gens riches que vous connaissez sont plus heureux que les gens pauvres ?
  9. Un accroissement de revenu de 1000 $ a-t-il le même sens pour une personne riche que pour une personne pauvre ? Comment cela est-il relié à la position habituelle des économistes sur l’optimum de Pareto ?
  10. Pourquoi les économistes néoclassiques ont-ils tenté de générer une approche « éthiquement neutre » de l’économie ? Jusqu’à quel degré ont-ils réussi à votre point de vue ?
  11. Pourquoi est-ce que la théorie compte en économie ?
  12. Qu’est-ce que la durabilité signifie en science économique conventionnelle ? Y a-t-il des problèmes avec cette définition ?

 

Références

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Illustration : Hilma af Klint, Les dix plus grands, no 3, La Jeunesse, Groupe 4, 1907, Moderna Museet, Stockholm