Dès lors que l’abus est possible, il se produit.
Il n’est pas raisonnable de croire que la raison suffira à l’empêcher.
Une force ne se limite que si elle y est contrainte par une autre force.
(Montesquieu cité par François Flahault dans « Le crépuscule de Prométhée »)

 

­    Je m’inspire des articles sur la mondialisation de Joseph Savès parus dans Herodote.net ou sur son blog, en particulier sur la mondialisation inversée. Ou plutôt j’essaie de les pousser au bout de leur logique.

Il ne s’agissait plus d’ouvrir à nos produits de nouveaux marchés, avec des économies d’échelle à la clé, mais de les remplacer par des produits d’importation à très bas coût, souvent fabriqués de manière plus archaïque mais à des coûts salariaux incroyablement plus bas.


Aujourd’hui cependant, l’embrigadement des masses du tiers-monde ouvre de nouvelles perspectives aux firmes occidentales : plus besoin de R&D et d’innovation coûteuses ! Elles peuvent améliorer leurs profits simplement en exploitant des miséreux dans des conditions proches de l’esclavage, au Bangladesh et ailleurs. C’est l’exact contraire des recettes qui ont fait la grandeur de l’Occident au cours du précédent millénaire : améliorer la qualité et la productivité du travail de même que la formation et la rémunération des travailleurs.

    On retrouve sous un autre angle la même idée exprimée par David Graeber dans « Bureaucratie » sur la non-tenue des promesses de progrès techniques ces 40 dernières années (lire cet article et d’autres de mon blog consacrés à son ouvrage).

­    Remarque 1 : quand on lit les auteurs du 19e siècle, ou l’histoire du populo depuis le 16e siècle, on peut avoir un gros doute sur la 2eme partie de la dernière phrase : les recettes qui ont fait la grandeur de l’Occident au cours du précédent millénaire : améliorer la qualité et la productivité du travail de même que la formation et la rémunération des travailleurs. Je réduirais bien ce millénaire sur ce dernier point à un centenaire… au mieux ! Là-dessus, lisez les auteurs du XIXe siècle, les chapitres sur ce sujet de « Victoires et déboires, histoire économique et sociale du XVIe siècle à nos jours » de Paul Bairoch (3 tomes chez Folio), « Les luttes et les rêves » de Michelle Zancarini-Fournel et « la rébellion française« , Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789) de Jean Nicolas, pour la France.

­    Remarque 2 : Et sur la première partie de cette même phrase : améliorer la qualité et la productivité du travail, j’aurais aussi un bémol, car aller chercher plus loin des travailleurs qu’on paye moins, plutôt qu’améliorer la qualité et la productivité du travail, c’est la pratique courante de l’industrie dans les sociétés traditionnelles, donc jusqu’au début du XVIIIe siècle, a minima (lire là-dessus le tome 1 de l’ouvrage de Paul Bairoch). Nous sommes revenus à l’ère préindustrielle, est-ce le prélude à une nouvelle époque, ou tout simplement le retour à la pente naturelle des « entrepreneurs » ? Sur ce sujet, lire aussi « De l’esclavage au salariat – économie historique du salariat bridé », Par Yann Moulier Boutang.

­    Cela entraîne la baisse des revenus (relative pour commencer), donc la baisse de la consommation dans les pays occidentaux que ne suffira pas à compenser longtemps la création des classes moyennes en Chine, car les firmes dans leur fuite en avant, vont chercher des prix toujours plus bas en Asie du Sud-Est puis en Afrique, ce qui freine la croissance de ces classes moyennes chinoises en maintenant une pression sur les salaires en Chine. Pour l’Inde je ne sais pas.

­    A terme, le mouvement va s’arrêter car, avec l’Afrique on atteint le bout du monde en quelque sorte. Au moins l’Afrique va pouvoir passer à un stade supérieur de l’industrialisation (enfin à la chinoise, les pauvres !).

­    Note perso : la place que veut prendre la Chine en Afrique est quelque part celle que nous n’avons pas su prendre , en favorisant l’industrialisation, plutôt que se limiter à l’exportation de matières premières (y compris agricoles), suivant la théorie fumeuse des avantages comparés – lire là-dessus les relations de la Grande Bretagne et du Portugal aux siècles derniers dans le tome 1, chapitre VI de « Victoires et Déboires ».

­    À noter que l’écart entre le niveau de vie réel de la moyenne des pays développés et de la moyenne du Tiers-Monde était de 3,4 à 1 vers 1913, de 5,1 à 1 vers 1950 et de 8,2 à 1 vers 1990 (« Victoires et déboires », tome 3, page 10).

­    La consommation ne peut augmenter aussi parce que l’épuisement des ressources facilement disponibles (énergie primaire et matières premières) renchérit le coût de tous les produits, et la chute des investissements ralentit le remplacement par des techniques moins consommatrices, la destruction créatrice de Joseph Schumpeter fonctionne mal. Sur le premier point, voir mes articles sur l’énergie et les livres en référence.

­    L’avantage est que nous sommes contraints de renoncer à nous aligner sur l’american way of life, même c’est pour de mauvaises raisons. Un bémol, si cela n’est pas fait consciemment, cela ne va pas forcément entraîner de suite une diminution de la fuite en avant anti-planète. Lisez justement cet article de Joseph Savès qui rappelle que, pour le profit, nos politiciens et grands patrons sont prêts à vendre père, mère et Terre :

Cette prédation de type primitif (on prélève les ressources naturelles sans se soucier de les renouveler) est en rupture radicale avec les grandes civilisations traditionnelles d’Europe et d’Asie. Elle est rendue possible par l’affaiblissement des États au profit d’intérêts financiers et spéculatifs aucunement soucieux de l’intérêt général.

­    Objection : L’attitude de ces civilisations traditionnelles a pu être ambivalente, lire sur ce sujet « L’effondrement » de Jared Diamond.

­    À nos amnésiques compatriotes, je rappelle que la critique de la voiture remonte aux années 60 et 70. Mais je pense que le changement viendra d’abord des choix des consommateurs.

­    Sur la croissance, on assiste à un retour à des taux typiques d’avant 1914, mais, le diable est dans les détails, on assiste aussi et surtout à la mise en place d’une répartition très inégalitaire, donc à une chute et/ou disparition de la croissance pour 90 à 99% de la population dans les pays occidentaux. Je ne crois pas que c’était déjà le cas avant 1914, il fut dire qu’à l’époque on partait de très bas, le niveau de vie ayant souvent baissé au démarrage de l’industrialisation (vers 1800-1840 pour l’Angleterre). Là aussi, lire « Victoires et Déboires » tome 1 chapitre VIII et tome 2 chapitre XIV.

­    Sur la répartition très inégalitaire, les écarts entre les USA (les champions) et l’Europe restent importants, plus de détails quand j’aurais lu le « rapport sur les inégalités mondiales 2018 » (paru au Seuil).

Protectionnisme :

­    Le protectionnisme, historiquement, a été adopté par la majorité des pays durant le 19e et le début du 20e siècle (sauf entre 1866 et 1880). Pour son histoire, je renvoie au livre de Paul Bairoch, tome 2, chapitre XIII. A-t-il été favorable lors de cette période ? Pour le savoir, il faudrait disposer d’un monde parallèle où il serait remplacé par le libre-échange et comparer !!
­    Il a été pratiqué par la majorité des pays entre les deux guerres – c’est à cause des souvenirs de cette époque que la majorité des économistes y sont opposés, et n’a vraiment diminué qu’après la seconde guerre mondiale. Mais la différence avec le monde actuel est qu’aujourd’hui, pour reprendre un de mes articles sur François Fourquet :

     Les États créent sans arrêt des règles nationales ou régionales (supranationales) et les firmes de ces États ou étrangères tentent sans arrêt de les contourner, jouant dans le champ mondial. Elles se placent dès le départ dans cet horizon : nous n’avons pas des domaines nationaux avec des passerelles entre eux mais un merdier mondial où chaque État tente de capter des flux entrants et de bloquer des flux sortants du domaine qu’il est censé gérer.

    Et la production de la richesse est un phénomène collectif d’emblée mondial, tandis que la répartition de cette richesse est un processus complexe qui s’opère entre les nations, les institutions et les individus au gré des rapports de force entre eux.

­    Actuellement, mon sentiment est qu’un protectionnisme intelligent et limité, au niveau européen, pourrait être utile, mais que, sauf pour de petits pays, au niveau national, il n’aurait aucun sens. Le bras de fer entre Trump et l’Europe est très révélateur : les aciers importés aux USA sont taxés, ce qui augmente le coût des Harley Davidson, d’après leur fabricant. Les Européens en représailles, ont visé des cibles bien choisies dont justement les Harley sur lesquelles les taxes sont passées de 6 à 31%. Du coup Harley annonce qu’il va délocaliser une partie de sa production hors des USA. Et avec la Chine, il semble que ce soit aussi la réponse du berger à la bergère, elle réplique aux taxes des USA par le même niveau de taxes… À suivre !

­    Le libre-échange dans le passé a eu des effets très négatifs sur les pays sous-développés qui l’ont mis en œuvre, souvent sous la pression des exportateurs de ces pays, en empêchant leur industrialisation ou en participant à leur désindustrialisation, en particulier dans le cadre du pacte colonial (« Victoires et déboires », tome 2, chapitre XIX). Pour le détail (en particulier les cas de l’Inde et de la Chine), je renvoie à ce tome 2.

­    Certains au contraire considèrent que ce n’est pas la mondialisation qui est l’ennemi :

… les mouvements de population, les violences et les crises politiques auxquels nous assistons avec effroi et fascination n’annoncent pas le retour au Moyen Âge, mais au contraire sa fin définitive : ces soubresauts accompagnent la naissance d’une nouvelle société planétaire. » (Marc Augé, l’avenir des terriens, 2017)

Transmettre le sceptre du monde n’est pas déchoir : c’est le titre du dernier § du livre de François Fourquet déjà cité et que je donne in extenso à la fin de l’article.

NB : dans son petit livre, Marc Augé n’exclut pas une version noire de l’avenir.

Où cours-je ? Vers quel état j’erre ?

On va vers quoi ? Prolongeons le trait :

  1. Une stagnation et/ou/puis une baisse des revenus dans les pays occidentaux, pour 90 à 99% de la population,
  2. Un freinage et un arrêt de la croissance des revenus en Chine et en Inde, à cause aussi de barrières écologiques : regardez l’atmosphère des villes chinoises,
  3. Et la même chose dans beaucoup de pays en voie de développement : voyez la gestion désastreuse de l’eau en Iran par les technocrates-capitalistes-bureaucrates… iraniens (Arte : l’Iran à court d’eau), et plus généralement les conflits autour de l’eau : dernier en date entre l’Éthiopie et l’Égypte.
  4. Un accroissement des inégalités avec l’apothéose d’une classe supérieure riche mondiale, hors-sol ? Sur ce sujet, lisez le « rapport sur les inégalités mondiales 2018 » et les avertissements lancés par l’ONG Oxfam et d’autres.
  5. Euh, même en Chine ? En Chine (ou ailleurs), je pense que cette classe est toujours à la merci d’un État prêt à confisquer ses biens s’il y trouve avantage (comme l’empire chinois l’a toujours fait depuis deux mille ans). Et lorsque le mécontentement atteindra des sommets, cela peut donner des idées à des politiciens – au moins pour prendre le pouvoir en menaçant d’exproprier les riches. Enfin, il s’agira sans doute de boucs émissaires, comme en Russie depuis quinze ans, et cela ne devrait pas entraîner la disparition de cette classe, car elle peut cacher ses capitaux ailleurs… encore que l’ailleurs pourrait se rétrécir… aux USA rêvés par Trump par exemple ?
  6. Donc nous allons vers l’arrêt généralisé de la croissance. Il faut savoir qu’un arrêt momentané dans un pays se produit dès que le taux de retour énergétique baisse sous les 11 ou environ, donc dès il doit consacrer plus de 10% de son PIB à l’énergie : la dure loi de l’EROI.
  7. Cela va avoir des effets sur le joyeux monde de la finance, j’ai du mal à les anticiper mais ça va être grandiose dans le tragique et/ou le grotesque !
  8. Les fluctuations puis l’écroulement des bulles spéculatives sur le marché de l’Art seront aussi intéressants à suivre, comme symptôme.
  9. Va-t-on assister à un retour généralisé aux protectionnismes nationaux ? Je n’y crois pas du tout, les pays sont trop pénétrés par la mondialisation, toutes leurs grosses firmes sont internationales, toutes les firmes, petites et grosses, dépendent de matières premières et de produits semis finis venant d’ailleurs. Seuls des protectionnismes régionaux, ou limités à une gamme de produits sont viables, et peuvent même être à recommander sur une durée limitée. Mais attention, ce n’est pas parce que ce n’est pas viable que quelques pays ne peuvent pas être tentés par l’aventure, observés avec curiosité par les autres.
  10. Plutôt que protectionnisme, on pourrait penser à des taxes intelligentes, suivant l’exemple des taxes sur l’essence en Europe qui ont poussé les constructeurs européens (et non américains) à concevoir des voitures moins gourmandes en essence. Par exemple, Joseph Savès propose une taxe sur les énergies primaires, pour augmenter fortement leur coût, donc inciter à réduire leur consommation, mais entièrement reversée aux citoyens, qui pourraient ainsi mieux orienter leur consommation. Des idées de ce genre sont même proposées actuellement par le Parti Républicain US (the Great Oil Party), qui cherche les moyens les plus désespérés pour retrouver les voix des moins vieux .
  11. Mais chez nos dirigeants, il y a une incapacité à concevoir le moindre plan d’action, le moindre ensemble de propositions cohérentes, aucune ambition pour la structure (entreprise, état…) qu’ils sont censé diriger. Sur le cas particulier, mais très révélateur, d’Emmanuel Macron, écoutez Thomas Piketty : du vent, des effets d’annonce et rien derrière.
  12. NB : nous les avons élus, quelque part nous avons les dirigeants politiques que nous méritons. Par contre, pour les dirigeants des grandes entreprises, c’est toujours le règne de l’aristocratie. Sur une autre conception des entreprises, lisez « Voyage en misarchie » d’Emmanuel Dockès.
  13. Et simultanément, va-t-on assister à la mise en place d’une surveillance généralisée, telle que l’État chinois le teste sur une grande échelle (voir mon article : l’avenir version bureaucratique), et les autres plus modestement ? Ce serait le passage brutal de l’ultra-libéralisme à la surveillance bureaucratique généralisé ? Pour certaines entreprises, les deux sont compatibles, voyez mon article : boycottez Amazon.
  14. Aux USA, ON tente autre chose : la tôle pour plusieurs millions d’Américains (record du monde devant la Chine !), la brutalité policière, la radiation des pauvres des listes électorales qui déboucherait à terme sur le retour du suffrage censitaire, s’ils osaient, et d’autres techniques pour amener des taux toujours croissants d’abstention, et simultanément le développement de villes privées, réservées aux riches, avec barrières, gardiens (horreur des banlieues US, mais cet article n’aborde pas tout à fait cet aspect). Un myope pourrait croire que Terminator a déjà pris le pouvoir là-bas, mais tout cela rencontre de fortes oppositions internes et ne devrait pas non plus aboutir.
  15. À mon sens toutes ces magouilles vont échouer, il y a trop de paramètres que nos dirigeants ne maîtrisent pas, et en particulier, chaque fois qu’ils changent les règles du jeu, cela entraîne des conséquences imprévues… pour eux.
  16. Ce système peut-il continuer sur les mêmes principes si la croissance est nulle ? Et combien de temps ? Oui, si/tant que les exploités ferment leur gueule, mais heureusement cela ne s’est jamais produit. De plus nous allons buter sur les limites physiques : épuisements des matières premières, inefficacité du recyclage pour une majorité de produits – à ce sujet, les économistes ont-ils intégrée le second principe de la thermodynamique dans leurs équations ? Ils devraient lire leur confrère Nicholas Georgescu-Roegen (à la fin de l’article).
  17. Et justement la planète ? Trop de paramètres sont en jeu pour anticiper les conséquences d’une décroissance, dans laquelle les chefs (auto-proclamés élites) vont aller à reculons, mais de plus en plus de gens volontairement. Je pense que la catastrophe générale annoncée (et désirée ?, voir mon prochain article) n’aura pas lieu… mais des catastrophes localisées, si !
  18. Même s’ils le nient (et surtout quand), c’est le changement climatique qui fait peur à presque tous nos dirigeants, ils ne sont déjà pas capables de diriger une entreprise, un pays, alors la Planète ! (Le presque, c’est pour Donald qui confond modélisation climatique et reality-show !)
  19. Mais je garde un dernier doute : les malheurs attendus n’arrivent jamais ; c’est du côté où l’on ne regarde pas que tombe la tuile. (George Stewart, la Terre demeure, page 24)
  20. Comme l’avait noté Paul Bairoch dans son livre cité ci-dessus (tome 1, page 9), on peut avoir du développement sans croissance, et cela s’est déjà produit.

En semblant de conclusion, je pense que l’avenir ne sera,

  • Ni le triomphe du libéralisme ivre de sang comme un renard affamé lâché dans le poulailler,
  • Ni celui du Big Brother pékinois surveillant son bétail,
  • Ni celui du transhumain s’élançant vers les étoiles, loin d’une Terre définitivement pourrie. Sur ce thème, lisez de T.J. Bass « Humanité et demi » et « le Dieu -Baleine », écrits dans les années 70, mais de plus en plus d’actualité.
  • Ni la fin de l’humanité,
  • Mais une belle pagaille, où l’homme prouvera une fois de plus qu’il est une bêêêête comme, non, encore plus que les autres.

(le portement de croix, Pieter Brueghel l’Ancien, 1564, musée d’histoire de l’Art de Vienne)

  • J’espère que nous passerons alors dans une phase d’effervescence sociale, prélude à une nouvelle société. La dernière (fin des années 60) a été mondiale, celle-là ne pourra faire moins. (Sur l’effervescence sociale, voir aussi le livre de François Fourquet, Penser la longue durée).
  • Et enfin un développement humain débarrassé de la croissance économique… dans combien de décennies ?

Finalement, les « savants » (économistes, prévisionnistes et autres machin…istes), ne nous ont guère éclairé sur notre futur.
La prochaine fois, nous irons voir du côté des artistes et autres créateurs.

 

Et voici l’extrait du livre de François Fourquet comme promis :

Transmettre le sceptre du monde n’est pas déchoir

­    Il est surprenant de voir des gens trembler ou se lamenter à l’idée que le sceptre du monde puisse échapper à l’Occident. Mais le passage du témoin est inévitable, il arrivera tôt ou tard ! Passer la main n’est pas une déchéance. La roue tourne, c’est tout. C’est le destin de tous les pouvoirs. Quand Venise et Gênes ont perdu leur pouvoir « écomondial », c’est que le vent soufflait désormais du côté de l’Atlantique et non plus de la Méditerranée : ce fut alors le tour d’Anvers, Amsterdam, Londres, New York. Maintenant, le centre de gravité du monde s’est déplacé plus loin en Orient, en raison du poids grandissant de l’Asie orientale. Cela ne disqualifie pas nécessairement New York-Washington. Elle peut garder la main longtemps ; il est trop tôt pour faire des prédictions. Mais le sceptre du monde passera dans d’autres mains, c’est inéluctable.

­    Les valeurs de la démocratie sont nées en Occident, c’est d’accord. Mais la valeur suprême, ce n’est pas l’Occident. Ses valeurs (celles de la DDH) ne lui appartiennent pas en propre. Ce sont des valeurs universelles. Elles appartiennent au monde. La révolution industrielle fut une invention collective de toute l’Europe ; seules la réussite finale et la réalisation commerciale furent le fait des Anglais. Il en est de même de la DDH, une invention spirituelle à laquelle les Anglais apportèrent la première pierre. Mais ce fut l’invention d’une intelligence collective transcontinentale à laquelle Américains et Français participèrent dès le XVIIIe siècle. Le même «esprit » soufflait à Londres, à Boston et à Paris.

­    Aujourd’hui, les États-Unis ne sont que le leader du moment. Leur temps passera, comme jadis celui des autres leaders du moment. Le prochain challenger pourra très bien provenir d’une autre civilisation, pourvu qu’il remplisse les conditions requises pour exercer cette fonction. La pratique des valeurs de la DDH le rendra capable de prétendre au leadership et de l’exercer, c’est-à-dire non pas de réprimer, mais de susciter le désir, de capter les richesses et d’entraîner les esprits. C’est ce qui distingue le leadership du despotisme.

­    Maintenant, que le futur leader mondial reste les États-Unis ou qu’il provienne d’une civilisation non occidentale mais ayant assimilé la DDH est devenu une question secondaire. Voilà pourquoi je ne crains pas le déclin de l’Occident, ni la perte de son leadership. La vision que j’esquisse ici est sans doute un «idéal historique » dont je me moque si souvent par ailleurs, mais c’est le mien… Il est pour moi indépassable. La guerre mondiale est sur le point d’être virtualisée, comme la guerre froide au temps du communisme. Le « projet de paix perpétuelle » que Kant imaginait en 1795 est maintenant réaliste, c’est-à-dire réalisable.

 

Illustration : Blackbeard in Smoke and Flames, Frank E. Schoonover, 1922, Collection of Don and Martha Dewee. Ajouté un slogan écrit sur un mur vers 2013.

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