Jusqu’ici, nous avons traité du droit de toute nation en général; le moment, est venu maintenant de traiter de la meilleure forme qui soit réalisable pour tout régime politique.

§2

Afin de la découvrir, il suffit de ne jamais oublier le but poursuivi par l’état de société. Ce but n’est autre que la paix et la sécurité de la vie. Le meilleur État, par conséquent, et celui où les hommes vivent dans la concorde, et où la législation nationale est protégée contre toute atteinte. En effet, il est certain que les séditions, les guerres, l’indifférence systématique ou les infractions effectives aux lois sont bien plus imputables aux défauts d’un État donné, qu’à la méchanceté des hommes. Car les hommes ne naissent point membres de la société, mais s’éduquent à ce rôle; d’autre part, les sentiments humains naturels sont toujours les mêmes. Au cas donc où la méchanceté régnerait davantage et où le nombre des fautes commises serait plus considérable dans une certaine nation que dans une autre, une conclusion évidente ressortirait d’une telle suite d’événements : cette nation n’aurait pas pris de dispositions suffisantes en vue de la concorde, et sa législation n’aurait pas été instituée dans un esprit suffisant de sagesse; par suite, la jouissance de son droit en tant que nation n’aurait pas été absolue. En effet, une forme d’état de société qui n’a pas éliminé les causes de séditions, et au sein de laquelle la guerre est toujours à craindre, tandis que les lois sont fréquemment enfreintes à l’intérieur, ne diffère pas beaucoup de l’état de nature. C’est-à-dire que chacun, y vivant à son gré, est en grand danger de perdre la vie.

§4

Lorsque les sujets d’une nation donnée sont trop terrorisés pour se soulever en armes, on ne devrait pas dire que la paix règne dans ce pays, mais seulement qu’il n’est point en guerre.

… Quelquefois aussi, il arrive qu’une nation conserve la paix à la faveur seulement de l’apathie des sujets, menés comme du bétail et inaptes à s’assimiler quelque rôle que ce soit sinon, celui d’esclaves. Cependant, un pays de ce genre devrait plutôt porter le nom de désert, que de nation !

§5

En d’autres termes, quand nous disons que l’État le meilleur et celui où les hommes passent leur vie dans la concorde, nous voulons parler d’une vie humaine définie, non point par la circulation du sang et les différentes autres fonctions du règne animal, mais surtout par la raison : vraie valeur et vraie vie de l’esprit.

(Spinoza, Tractatus politicus – traité de l’autorité politique, 1677, bibliothèque de la Pléiade, éditions Gallimard, page 1005-7)

Car la paix (…) ne consiste pas en l’absence de guerre, mais en l’union des âmes ou concorde.

(idem page 1010)

Illustration : la ronde de nuit, Rembrandt, 1642, RijskMuseum, Amsterdam.

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