La Souveraine Puissance désigne pour aller vite les pouvoirs publics dans le texte qui suit.

Le droit naturel chez Spinoza est en quelque sorte le droit divin tel qu’il s’exprime à travers la Nature qui est l’œuvre de Dieu, qui est Dieu. Donc ce droit naturel est la forme première et permanente du droit divin.

… Je devine qu’on va me demander : Quelle devra être en pratique la conduite de l’individu, si la souveraine Puissance lui donne un ordre en contradiction avec la religion et avec l’obéissance qu’il a promise à Dieu, aux termes d’un pacte exprès ? Devra-t-il se soumettre de préférence à l’autorité divine, ou à l’autorité humaine ?

Comme je dois traiter par la suite de cette question en détail, je me contenterai de dire ici qu’il doit obéir à Dieu, sans avoir égard à rien d’autre, au cas où il disposerait d’une révélation certaine et indubitable. Mais c’est lorsqu’il s’agit de religion, que les hommes sont le plus sujets à se tromper et la diversité de leurs tempéraments les porte à rivaliser de fictions (ainsi que l’expérience quotidienne l’atteste à satiété).

Dès lors, il apparaît avec évidence que, si les sujets, dans toutes les matières qu’ils se figurent toucher à la religion, étaient dispensés d’obéir à la législation de la souveraine Puissance, le droit national deviendrait le jouet de caprices individuels de jugement et de sensibilité. Nul ne serait plus obligé de respecter les lois en vigueur, pour peu qu’il les estimât contraires à sa croyance ou son fanatisme propre, de sorte que chacun se servirait d’un fallacieux prétexte pour s’arroger toute licence d’action. Dans ces conditions, le droit national serait exposé à subir les plus graves atteintes. C’est pourquoi un tel abus est tout à fait inadmissible. La souveraine Puissance qui, tant en vertu du droit divin que du droit naturel, a la charge de conserver et protéger la législation de l’État, dispose du droit souverain de prendre, concernant la religion, toutes les mesures jugées opportunes; d’autre part, tous les individus sont obligés d’obéir aux décisions prises et aux ordres donnés par elle, s’ils ne veulent point manquer à la fidélité civique, dont Dieu ordonne le respect rigoureux.

Et si les détenteurs de l’autorité souveraine sont des païens ? Deux attitudes seulement restent possibles : ou bien on se refusera à conclure aucun accord avec eux et on se résoudra à subir les pires extrémités, plutôt que de leur transférer son droit; ou bien, si on s’est lié d’un accord quelconque et si on leur a transféré son droit, on a par là même renoncé à se défendre soi-même et à défendre sa religion; on est, par conséquent, obligé de leur obéir et de leur donner des preuves de fidélité, soit spontanées, soit contraintes. Seul échappe à cette règle l’individu auquel Dieu, par une révélation certaine, a promis son aide particulière contre le tyran, ou celui qu’il a voulu nommément excepter. Par exemple, nous voyons, qu’entre tous les Juifs de Babylone, trois jeunes gens seulement, assurés de l’aide de Dieu, refusèrent d’obéir à Nabuchodonosor. Les autres (excepté toutefois Daniel qui inspirait du respect au roi lui-même) obéirent à la contrainte légale, persuadés sans doute qu’ils avaient été mis en la puissance du roi par un vouloir divin ; en ce cas, c’était conformément à un dessein de Dieu, que le roi possédait et conservait l’autorité souveraine. La conduite d’Éléazar envers les Grecs fut certes toute différente, mais celui-ci, considérant que sa patrie n’était pas encore tout à fait anéantie, voulut donner aux siens un exemple de constance, de sorte qu’ils acceptassent d’encourir avec lui les pires souffrances plutôt que de consentir un transfert de leur droit et de leur puissance ; en dépit des pires épreuves, pensait-il, les Juifs devaient refuser de prêter serment de fidélité aux païens. L’expérience quotidienne confirme tout ce que je viens d’avancer. De nos jours, les Autorités responsables de populations chrétiennes n’hésitent pas, dans l’intérêt de la sécurité de leur État, à conclure des traités avec les Turcs et les païens. Elles recommandent à ceux de leurs sujets, qui iront habiter ces pays non chrétiens, de ne pas outre-passer, dans le domaine des affaires humaines non plus que divines, la liberté résultant, soit des accords conclus, soit de certaine latitude générale d’anion concédée par le régime du pays où ils se trouvent.

(Spinoza, Tractatus theologico-politicus – Traité des Autorités théologique et politique, bibilothèque de La Pléiade, éditions Gallimard, Épages 896 et 897, publié en 1670)

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