Dans ce septième et dernier  article, je suis les chapitres XIV à XVIII de cet ouvrage.

L’IMPOSTURE ÉCONOMIQUE

Steve Keen (édition 2017, les éditions de l’atelier)

Partie 3 – Les alternatives

Penser différemment en économie

Chapitre XIV – Un modèle monétaire du capitalisme

Nous devons débuter l’analyse par des fondements à partir desquels les phénomènes de la réalité émergent naturellement, et ce, en construisant des modèles monétaires du capitalisme reposant sur la combinaison des conceptions de Marx, Schumpeter, Keynes et Minsky. (page 623)

Des préceptes méthodologiques

Un premier pas essentiel en direction d’une macroéconomie sensée serait de reconnaître la leçon fondamentale qu’offre l’échec de l’expérience néoclassique : le réductionnisme fort est une erreur. Les phénomènes macroéconomiques (et même les phénomènes qui se produisent sur un marché unique) résultent de propriétés émergentes de la dynamique, et d’interactions hors équilibre entre des individus et des groupes sociaux, au sein d’un environnement institutionnel à la fois riche et contraint par les réalités physiques temporelles et environnementales de la production. (pages 623-4)

Il faut changer de perspectives sur la monnaie en faisant intervenir systématiquement un intermédiaire : la banque. La monnaie n’est pas une marchandise comme une autre.

Dans la suite de ce chapitre l’auteur détaille et complexifie son modèle ; mais même dans une version simplifiée, ce modèle montre que, pour restaurer l’économie, il faut prêter de l’argent aux salariés et/ou aux entreprises mais pas aux banques.

Amélioré, son modèle montre bien qu’une Grande Modération (comme a été appelée la période 1990-2007) est suivie systématiquement d’une Grande Récession.

Chapitre XV – Pourquoi les marchés financiers s’effondrent

Il présente 4 théories hétérodoxes qui expliquent pourquoi les marchés financiers s’effondrent :

Si les marchés financiers ne sont pas efficients, que sont-ils ? Selon la finance comportementale, il existe des marchés où les agents font systématiquement des choix irrationnels, conduisant à la fois à l’inefficience et à des opportunités d’arbitrage pour les agents les plus rationnels. Selon l’hypothèse des marchés fractals, il existe des systèmes dynamiques instables qui génèrent des prix d’actions qui paraissent aléatoires, mais derrière lesquels résident des tendances déterministes. Selon la théorie des marchés inefficients, il existe des systèmes qui surréagissent aux bonnes et aux mauvaises nouvelles, ce qui conduit à une volatilité excessive du prix des actifs, et perturbe le bon fonctionnement de l’économie réelle. Selon le champ en pleine expansion de l’éconophysique, les marchés ressemblent aux réacteurs nucléaires ou aux plaques tectoniques : les relations d’interdépendance entre les spéculateurs peuvent occasionnellement donner naissance à des processus incontrôlés, tels ceux qui apparaissent lors de réactions nucléaires ou de tremblements de terre. Toutes ces théories hétérodoxes soutiennent l’idée que, sauf à dompter les marchés financiers par des institutions appropriées, le capitalisme demeurera sujet à de potentiels effondrements catastrophiques engendrés par le secteur de la finance.

Une réflexion intéressante sur la mauvaise compréhension par les économistes des idées de Von Neumann : pour que ses méthodes probabilistes aient un sens en économie, il faut utiliser les fréquences à long terme ; une expérience de pari unique remplace le risque objectif par l’incertitude subjective. Dans ces conditions le paradoxe d’Allais n’en est plus un.

Ce chapitre est très intéressant et lisible

Sur le marché boursier, les principales informations sont toujours référées aux mouvements des prix les plus récents, et non aux données de l’économie « réelle ».

Le marché engendre une mauvaise allocation de l’investissement, et sa volatilité engendre une prime de risque irréaliste : 6% au lieu de 0,4%, et tout cela est un puissant frein à la croissance.

Pour résumer, il existe plusieurs alternatives fiables à la théorie néoclassique qui elles arrivent à prédire correctement le comportement des marchés financiers, mais les NCconomistes continuent à bloquer en particulier la formation universitaire et à interdire l’accès pour les étudiants aux véritables études scientifiques en économie.

Steve Keen propose une limitation de la durée de vie des actions : une fois vendues par leur propriétaire initial, elles auraient une durée de vie limitée à 50 ans. Cela me rappelle des propositions dans Voyage en Misarchie.

Il propose aussi de limiter l’effet de levier reposant sur les revenus de la propriétés : plafonner la dette qui peut être levée grâce à une propriété, à dix fois la rente annuelle assurée par cette propriété, donc le niveau d’endettement reposera sur la capacité de la propriété à générer du revenu.

Je suggère donc aux économistes de revoir leurs programmes et considère que les sujets suivants doivent être enseignés : le calcul à un niveau élevé, les équations différentielles ordinaires (incluant les équations avancées), les équations différentielles partielles (ainsi que les fonctions de Green), la mécanique classique au travers de la dynamique non linéaire moderne, la physique statistique, les processus stochastiques (incluant la résolution des équations de Smoluchowski-Fokker-Planck), la programmation informatique (C, Pascal, etc.) et, pour la complexité, la biologie cellulaire. Le temps pour de tels cours sera obtenu en supprimant les cours de micro- et de macroéconomie des programmes. Les étudiants feront alors face à un programme plus difficile, et ceux qui survivront en sortiront grandis. Tout comme, peut-être, la société dans son ensemble. (Propos du physicien Joe McCauley)

Chapitre XVI – Ne tirez pas sur moi, je ne suis que le piano !

Il reprend dans ce chapitre toutes les mauvaises utilisations de mathématiques non adéquates au sujet à traiter, faites par les NCconomistes. Le point fondamental dans tout cela est qu’ils considèrent que la société n’est que la somme de ses parties, et se limitent ainsi à des modèles purement linéaires.

Chapitre XVII – Plus rien à perdre sinon leur âme

Il traite là de l’économie marxienne.

Pour résumer sa critique, la plus-value, et ainsi le profit, peut être générée par n’importe quel input productif, et pas seulement par le travail. Cela vient de la valeur d’usage : dans toute marchandise, nous avons la valeur d’échange qui entre dans le circuit économique, et la valeur d’usage en arrière-plan. Ces deux valeurs sont incommensurables, et nous voyons ainsi que deux machines de même valeur d’échange, peuvent avoir des valeurs d’usage bien différentes, par exemple si la deuxième est plus récente que la première.

Pour le travailleur, ce qu’il en coûte pour l’entretenir et le reproduire est quelque part incommensurable avec ce qu’il peut créer, d’où la possibilité d’en tirer une plus-value en payant par exemple 1000 euros X d’heures de travail, qui vont permettre d’ajouter beaucoup plus à la marchandise (au sens large) qui passe entre ses mains, la valeur ajoutée n’étant pas maîtrisée par le travailleur, sauf s’il fait partie d’une entreprise autogérée. Mais pour une machine, c’est la même chose.

Si la plus-value n’est pas générée uniquement par le travail, la croyance en la disparition inéluctable du capitalisme, fondée sur le remplacement obligé du travail par des machines et la baisse que cela entraîne pour le profit, n’est plus fondée. Mais l’ensemble de la critique marxiste reste valable.

Chapitre XVIII – Il existe des alternatives

il fait une rapide présentation de cinq écoles alternatives :

  • L’école autrichienne, qui partage plusieurs caractéristiques avec l’école néoclassique, hormis sa dévotion servile au concept d’équilibre.
  • L’école postkeynésienne, hautement critique à l’égard de l’école néoclassique, qui souligne l’importance fondamentale de l’incertitude et s’appuie sur les théories de Keynes et de Kalecki.
  • L’école sraffienne, qui repose sur le concept de Sraffa de production des marchandises par des marchandises.
  • La théorie de la complexité et l’éconophysique qui appliquent aux questions économiques les techniques de la dynamique non linéaire, de la théorie du chaos et de la physique.
  • L’école évolutionnaire, qui traite l’économie comme un système en évolution, en s’appuyant sur la théorie de l’évolution de Darwin.

Aucune de ces écoles n’est aujourd’hui assez forte ou assez complète pour prétendre être la théorie économique du XXIe siècle. Cependant, elles disposent toutes d’atouts dans des domaines où l’économie néoclassique est fondamentalement défectueuse, et il existe également de nombreux points de rencontre fertiles entre ces théories. Il est possible que ce siècle voie l’avènement d’une théorie économique dominante qui présentera une certaine pertinence pour étudier le fonctionnement d’une économie capitaliste moderne.

That’s all folks !

 

Illustration : l’escamoteur de Jérôme Bosch (l’escamoteur sur Wikipedia)