Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

20 – Hannah et Gunhild

(automne 2788)

 

Nous ne nous efforçons à rien,

ne voulons, n’appétons

ni ne désirons aucune chose,

parce que nous la jugeons bonne ;

mais au contraire,

nous jugeons qu’une chose est bonne

parce que nous nous efforçons vers elle,

la voulons, appétons et désirons.

(Spinoza, l’Éthique)

 

C’est le matin, je sors du dispensaire malgré les conseils du docteur qui me préconise encore du repos. Du repos ? Si je veux réparer mes conneries, je ne vais pas commencer par me reposer. Chenet m’a présenté toutes ses excuses, et m’a présenté comme une faveur que je récupère mon baraquement sans être parquée comme les autres – ce traitement de faveur sera justifié à leurs yeux par le traumatisme que j’ai subi.

  • Il croit donc que je vais continuer à travailler pour eux ?
  • À quel niveau je suis descendue à leurs yeux, pour qu’ils puissent croire ça ?
  • À leur niveau, ma vieille !
  • Va falloir montrer que tu vaux mieux que ça.
  • Et l’André, il m’a présenté ses excuses, ce sadique ?

Qu’ils le croient tant que cela me permet de circuler librement. Après une matinée à ruminer, fulminer et m’insulter intérieurement, j’ai les idées un peu plus claires et je fais un tour dans le camp qui me permet de rencontrer Hiram et de lui demander de passer chez moi – chez lui, ils ont sûrement tout truffé de micros.

Il rentre, consulte un petit appareil sorti de sa poche, me sourit

  • C’est OK, pas de mouchards.

M’étonne pas de lui, je lui fais signe de s’asseoir et reste un bout de temps silencieuse. Puis,

  • Ces minutes de torture, ça a ouvert quelque chose en moi. Je me suis vue à sa place, en train de manier la matraque. Surtout quand il m’a traité d’amie des « sauvages » comme ils disent, enfin « amie », ce n’est pas le terme qu’il a utilisé.
  • Tu n’as jamais torturé personne.
  • Moralement si ; en quelque sorte j’occupais dans son esprit la place que Turaan occupait dans le mien, enfin jusqu’à ces derniers jours. Et j’ai achevé de tout remettre à plat sur mon lit d’hôpital ; j’avais mis la main dans un engrenage infernal et quelque part, à cause des coups reçus, j’ai gagné le droit de casser ce piège, de dire j’arrête.
  • Quand on part dans une mauvaise direction, il devient très dur d’arrêter. C’est au départ que c’est le plus facile.
  • En effet et c’est Turaan qui avait vu juste ; nous avions une opportunité, il fallait avoir le courage de la saisir, prendre le risque d’aller voir en face, elle l’a eu. Et toi, pourquoi restes-tu encore là ? « Et nous », je devrais dire, mais je voudrais connaître ton point de vue.
  • J’aurais dû partir avec Turaan, mais je me suis trouvé de très bonnes raisons pour ne pas le faire.
  • Il y en a au moins une qui n’était pas si bonne que ça… moi !
  • Peut-être plus que tu l’as cru ?
  • Mmm…  attends, tu dois te demander quelle est ma légitimité pour te demander de me révéler quoi que ce soit, moi qui t’ai trahi depuis un mois ? Tu le savais ?
  • Oui.

J’ai respiré un bon coup.

  • Je préfère, je m’en doutais et je me sens mieux, au moins tu auras su limiter les dégâts que j’aurais pu causer. J’avais une rage intérieure qui me poussait… et ce n’était pas qu’elle t’ait ravi ton cœur, c’était plus vaste…
  • Hannah, tu n’es pas obligé de me le dire.
  • Si, cette petite garce mongole comme je disais… j’en étais jalouse, je l’enviais, je l’admirais et tout au fond, peut-être que je l’aimais, mais jamais je n’aurais osé l’avouer, même à moi.
  • Surprenant comme nous arrivons à habiller de défroques de légitimité tous nos actes.
  • Tu arrives à tout regarder avec détachement. Mais j’y reviens, cela m’étonne que tu restes.
  • Moi aussi ; mais ça pourrait changer, j’avais fait un pari stratégique et je vais peut-être le gagner, mais je ne t’en dirais pas plus. Et toi ma belle, que vas-tu faire ?
  • Et toi, à ma place ?
  • Je profiterais de ces quelques marges de liberté qui restent pour passer de l’autre côté… avec quelques gages et comme je ne pratique guère le cheval, j’emprunterais le 4×4 revenu avec le Daniélou.
  • Tu me fais peur ; je suis si transparente ou tu es très doué en stratégies individuelles ? Parce que ce que tu as vu, d’autres pourraient le voir.
  • Comme tu l’as avoué « et nous, pourquoi restons-nous encore là ? ». Mais pour ce qui est de te deviner sur cette base, ceux qui pourraient t’empêcher d’agir ne vont rien déceler. Notre état-major a adopté une stratégie qui ne fait pas l’unanimité parmi l’Armée Européenne et qu’ils sont obligés de camoufler. Aussi ils n’envoient ici que des exécutants sûrs, ipso facto qui ne risquent pas de faire preuve d’initiative. Et ceux qui ne sont pas capables de faire preuve d’initiative, ne sont pas non plus capables de l’envisager chez d’autres.
  • Ouais, je reconnais bien tes raisonnements. Alors, je vais faire le pari que tu ne me trahiras pas et même que tu m’aideras, que tu n’agiras pas comme moi.
  • Ton ancien moi.
  • J’espère. Tiens, si tu ne veux pas parler de toi, dis-moi pourquoi j’y gagnerais à partir ?
  • Ici, ton savoir, ton expérience, notre expérience y compris et surtout celle de nos erreurs les intéresse. Ils sont prêts à accueillir tout terrien qui veut jouer le jeu, les aider à réfléchir sur leur avenir. Sur Terre, nous sommes dans une ornière, dont nous sommes incapables de sortir, ou alors si, mais il faudra des siècles.
  • C’est ce que je pensais – depuis que je me suis remise à penser – mais c’est plus clair quand c’est toi qui le dis. J’avais envie de partir de cette base, mais ce que tu me dis me donne envie d’aller voir les Rhéaniens. L’idée d’enseigner ce que je sais commence à me plaire, et d’ailleurs je vais tenter déjà ici, comme d’autres ont essayé, pour voir si j’en suis capable. Et tu as parlé de gages ?

 

Ce matin, j’sors avec le 4×4 pour accompagner Hannah qui va installer une station météo sur une colline, à quelques kilomètres au Sud. Depuis la fuite des pilotes officiels et l’retour de cet engin, j’suis devenue la pilote-mécanicienne attitrée. C’est pas trop dur à conduire, j’ai même montré hier à Hannah qui pourrait d’ailleurs s’en sortir très bien toute seule, mais hors de question qu’un civil sorte seul de la base. De manière plus générale, depuis dix jours que j’suis ici, j’ai du mal à saisir à quoi jouent nos chefs. J’ai pas mal discuté avec les anciens, les filles en particulier et ‘y a un abîme entre c’qu’ils nous ont expliqué depuis l’début et la réalité. Quand je m’en étais ouverte avec les autres qui v’naient de débarquer avec moi, l’André m’avait expliqué que c’était parce que « nous les femmes n’avions aucune visée stratégique ». Quelques heures après, j’ai appris comment il envisageait la visée stratégique… à coup d’fouet neuronique ! C’est à la suite de ça, en particulier de mon intervention cont’ce con, que j’ai sympathisé avec Hannah. Discuter avec elle c’est passionnant, pour moi qui suis l’inculte parfaite, mais elle est difficile à suivre, par moments elle expose la stratégie de nos chefs et l’instant d’après elle la démolit. Elle m’a confié qu’elle est en pleine reconstruction et que c’est un peu la pagaille chez elle là-haut. C’est plus clair quand elle parle de météo ; d’ailleurs elle donne des cours là-dessus et plus généralement sur cette planète depuis quelques jours. J’ai appris que les scientifiques (les civils comme disent les chefs) en donnaient avant… avant que tout parte en couilles. Maintenant va demander à des gars que t’as foutu en tôle, puis battu, de venir t’donner des cours ! Francesco a quand même tenté, et on connaît la suite, dont la fuite de quatre des nôtres et l’lâcher de lest par Pacher depuis.

Donc ce matin, nous sortons nous balader dans la nature, ça j’aime.

Et v’là qu’au moment d’passer la barrière, surgit l’André qui nous déclare que,

  • Il est obligatoire d’être accompagné d’un gradé pour toute sortie.

Et qui s’installe dans not’voiture à l’arrière sans nous d’mander notr’avis. Je glisse à Hannah « Sûr, deux filles seules dans la nature, c’est trop dangereux » et elle m’répond « C’est vrai, on se sent plus en sécurité avec ce sadique à l’arrière ». Ça m’coupe les jambes, après c’qu’il lui a fait subir, il ose encore se présenter devant elle ? Ah, il chie pas la honte !

Arrivée à destination, Hannah descend et lance à André,

  • Puisque t’es là, autant que tu serves à quelque chose. Sors-moi ce truc là et place-le près du buisson. Doucement, c’est fragile.

Elle lui montre une boite, il la prend, la hisse difficilement – elle a l’air lourde – pendant ce temps elle fouille dans son sac à dos, sort un pistolet endormisseur et l’dégomme – oh merde ! Il s’écroule sur son colis, j’croyais que c’était fragile ! Je reste comme une cloche la bouche ouverte, elle avec un grand sourire me dit « excuse-moi Gunhild, je t’expliquerai », et m’dégomme à mon tour. J’sens qu’elle s’précipite pour amortir ma chute, puis tout s’éteint.

Je m’réveille, mais j’suis engourdie, j’tourne la tête avec difficulté, André est allongé à côté de moi bien paralysé, lui. Hannah a roulé ma veste sous ma tête pour que ce soit plus confortable, mais André n’a pas eu droit à ces égards, tu m’étonnes ! Elle nous regarde et montre un fouet neuronique.

  • Avec le FaiDodo, je vous ai simplement paralysé pour l’instant. Sinon voilà ce que j’ai trouvé dans le sac à dos de ce minable. Mais maintenant que je suis du bon côté du manche, André, tu vas comprendre ce que disait un jour Turaan : « ceux qui ne rêvent que de serrer la vis et manier la matraque s’imaginent être toujours du bon côté de celle-ci. »

Elle l’agite sous le nez de l’André, l’enclenche, met le curseur sur puissance max, le lève – il est en train de chier dans son froc… hésite, puis elle soupire, sa main retombe et elle le laisse tomber.

  • Non, même contre toi, je n’ai pas envie. Faire souffrir les autres, c’est un métier ou faut avoir la rage, et je ne l’ai plus. Allez, c’est l’heure du gros dodo.

Et elle lui administre une dose de FaiDodo, version sommeil c’coup-ci. Puis au lieu de m’endormir à mon tour, elle m’sourit, attend quelques instants que je récupère et,

  • Gunhild, excuse-moi. Je t’avais paralysé comme André pour pas qu’il pense que t’es ma complice. Sinon, comme tu l’as sans doute compris, je vais partir chercher les gens d’ici. Tu préfères venir ou rester dans le camp ? Dans ce dernier cas, je t’endors pour un réveil à la fin de l’après-midi, André est endormi jusqu’au milieu de la nuit pour que tu te réveilles avant lui et qu’il ne vienne pas raconter des conneries ou te mettre en cause.

Il m’faut que quelques instants pour faire l’bilan.

  • Dormir à côté de cette lavette ? Non, j’préfère aller voir de l’autre côté. J’suis sortie, j’suis libre pour la première fois depuis longtemps, j’y vais ! Qu’est-c’que j’ai à perdre ?

Et j’lève les bras en l’air en signe de victoire. Elle sourit jusqu’aux oreilles en me voyant réagir ainsi. Puis elle prend les armes de l’André et me demande en contemplant son fouet :

  • Ça, je n’emporte pas. Je le lui mets où ? Je l’attache à ses bijoux de famille ?
  • Baisse-lui son froc, mets-lui dans l’cul, à c’sadique !

Elle pouffe et j’ajoute,

  • Tu vois, ‘m’avais presque déçu quand t’as r’noncé à l’frapper. Là, tu r’montes dans mon estime. S’ils ne le retrouvent pas d’ici ce soir, il va s’les geler en plus, eh, eh, eh !

Hannah me regarde un peu mieux, puis

  • Dis gamine, je me demande si c’est par hasard que tu te trouves ici ?
  • Je m’suis dit que pour sortir de ce camp, le mieux c’était d’devenir l’conducteur d’cet engin. Alors dès son retour, j’suis allé rappeler à mon chef que j’avais tous les permis nécessaires, et que j’étais mécanicienne en plus.
  • Tu voulais déjà te barrer ?
  • Pas dans l’immédiat, mais pouvoir respirer hors de la base à l’occasion, sûr – j’suis pas une vache à rester derrière sa barrière électrifiée ! Et j’étais la seule disponible, ce qui fait que j’n’ai même pas eu besoin d’passer sous son bureau.
  • Ah, ce n’est pas qu’un fantasme, ça existe ?
  • Ouais j’te raconterais des trucs pendant le voyage, si ça t’amuse. Tu sais où faut aller, où sont les gens d’ici, les sauvages comme c’est qu’y disent ?
  • D’après Daniélou, ils étaient au Sud quand il a réussi à s’enfuir avec le 4×4. Bon je ne crois qu’à moitié à son histoire, comme quoi il leur a tiré sa révérence, sans leur demander la permission, mais je pense que la direction qu’il a donnée est la bonne, il n’avait aucune raison de mentir sur ce dernier point. Et puis je pense qu’il y a d’autres groupes de Libres Chasseurs, disons entre nous et Turaan ; donc direction sud-est grosso modo, ce devrait être bon.
  • Bon, j’suis cette direction générale en essayant de passer là où ça roule le mieux. T’as vu, j’ai écouté c’que t’as dit sur le champ magnétique de Rhéa et j’ai adapté la boussole prévue d’origine.
  • Ah, je sens que nous allons faire une bonne équipe toutes les deux.

Et c’est parti. En début d’après-midi, nous sommes sous un violent orage qui démontre que cette voiture, à force de l’alléger pour accroître son autonomie, n’est plus guère étanche à la pluie ; heureusement que tu conduis comme un chef, m’avoue Hannah ! En fin d’après-midi, le soleil a heureusement tout séché et nous décidons de continuer tant qu’ce sera possible pour éviter d’être rattrapées par des commandos à cheval ou à pied.

  • Enfin, surtout à pied, n’leur reste qu’un ch’val.
  • Myriam en dépérit, elle ne va pas rester longtemps dans cette base, loin de ses chevaux.
  • Je suis vraiment contente que tu sois là ; déjà, t’es quand même sacrément plus douée que moi pour conduire sur un terrain pareil ; à ta place je me serais déjà planté trois ou quatre fois. Et puis toi, t’as la pêche…

Pendant que j’conduis, Hannah en est venue aux confidences sur son rôle sur la base ce dernier mois.

  • Autant que tu saches avec qui tu t’embarques.
  • Ma rage était retombée et j’étais sur le point de tout avouer à Hiram, quand l’épisode du fouet s’est produit. Depuis, je lui ai dit…

J’ai fait une pause pour rectifier quelques réglages, et Hannah a constaté,

  • Tu dis que t’es inculte, mais ton engin tu le connais sur le bout des doigts, t’as la culture du bon artisan et son intelligence.
  • Ah ? J’ai toujours eu une fierté à savoir m’dépatouiller avec ces engins, et puis j’ai eu la chance d’apprendre avec un vieux qu’aimait son métier, mais t’es la première qui m’dit un truc pareil.
  • C’est une conversation avec Turaan qui me fait penser à ça. Elle avait parlé « d’éloge du carburateur »… elle méritait bien son surnom de PEPP…

Bientôt le crépuscule approche et

  • Il va falloir choisir, ou de continuer avec les phares mais nous serons repérables de loin, ou bien de se planquer.
  • S’ils sont à notre poursuite, mieux vaut s’planquer, mais pas à côté de la voiture. S’ils n’y sont pas, inutile de continuer.
  • J’aime bien ta logique.
  • Et puis, même avec les phares, on peut rater un trou et s’planter. Au fait, ils n’vont pas utiliser un des quatre drones pour nous r’pérer ?
  • Ce sont des drones prévus pour un usage civil et qui étaient d’ailleurs destinés aux scientifiques. Ils n’ont qu’une à deux heures d’autonomie, donc nous sommes maintenant trop loin pour eux.
  • Tu m’as l’air bien renseignée.
  • Je les ai utilisés, ceux-là sont sur batterie classique.
  • Pas au lithium ?
  • Métal trop rare, trop cher, réservé à quelques usages particuliers.
  • Et à l’éthanol ?
  • Trop bruyants pour nos usages scientifiques ou militaires en général. Encore qu’ici, comme ces derniers modèles peuvent voler assez haut, ils pourraient en importer car ils seront à l’abri des armes des Rhéaniens. Mais c’est assez fragile aussi, à cause de la pénurie des aciers spéciaux. Tu vois, c’est quelque chose que vers les années 1950-2050, ils ont compris trop tard : il n’y avait pas que le pétrole et le gaz qui se faisaient rares, mais aussi tous les minéraux, ou plutôt les gisements qui requéraient peu d’énergie pour les exploiter ont été épuisés avant 2030. Et on a eu droit à la double peine : plus d’énergie nécessaire à l’extraction, et nettement plus chère.

Nous avons réussi à trouver un endroit discret dans un bosquet, au pied d’une longue falaise orientée est-ouest que nous avons abordée par le côté est et un peu remontée à pied. Hannah a prévu une tente, deux matelas et duvets – comme quoi tu pensais bien que j’viendrai avec toi ! C’est un peu serré, mais au moins on se tient chaud, et on a causé une bonne partie de la nuit. Nous avons laissé la voiture au début de la falaise, ses traces sont un peu trop visibles.

 

La prochaine fois : Hannah, Gunhild… et Amina

Illustration : Amour sacré et amour profane, Le Titien, 1514, Rome, Galerie Borghèse

Ce serait la jeune femme nue qui représente l’amour sacré, si le titre actuel est bien celui d’origine. Pour plus de détails lire Sacred and Profane Love

En prime : Que ma joie demeure

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