Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

11 – Bavards Chasseurs, Chaudes Chasseresses, ou l’inverse

Été 2788

Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment,

et le chef d’œuvre de la bonne conduite

est de connaître et de prendre ce moment.

Cardinal de Retz, vers 1650

Troisième jour avec les Libres Chasseurs, mais nous nous séparons. Le gros du groupe va se rapprocher de l’endroit du guet-apens, donc revenir un peu en arrière, mais en gardant ses distances à cause des traces, et je pars avec trois gars, deux filles, et aussi Lune. J’ai insisté pour qu’elle vienne, mais pas que pour ses talents de traductrice, je voudrais en savoir plus sur les relations entre hommes et femmes chez eux. Nous amenons le poste émetteur car le but est qu’ils émettent tous les soirs tout en continuant la route vers l’Est comme si c’était notre petit groupe. Ce sera une conversation délirante entre eux et Bronie, aucun ne comprenant l’autre, mais qui doit durer une demi-heure, comme d’habitude. Je les accompagnerai aujourd’hui avant de revenir demain avec Lune ; Hiram avait heureusement prévu un deuxième poste en cas de panne du premier dans mon paquetage. Nous l’avons testé hier soir et sur celui-là nous émettrons sur une autre fréquence.

Mais quand j’ai proposé à Lune de venir, elle a fait la grimace, puis,

  • J’vais dire à Écureuil que je pars deux jours.

À Écureuil, pas à Socrate ; j’ai bien noté et souri en la voyant courir le rejoindre. Je les ai vus causer et soudain, ils se sont embrassés et pas un petit bisou sur les lèvres, non un vrai patin. Elle est revenue toute rose et très joyeuse et je lui ai demandé en souriant,

  • Alors ?
  • Je lui ai dit que je partais trois jours et j’ai osé ajouter
    • Je parie que pendant ce temps, une de ces chaudes Chasseresses va vouloir t’initier aux plaisirs amoureux, tu leur plais aux jeunettes, elles me l’ont dit.
  • Il m’a regardé droit dans les yeux et a répondu,
    • Je ne veux pas que ce soient elles qui m’initient.
  • J’ai murmuré,
    • Qui alors ?
  • Tu connaissais déjà la réponse.
  • Oui j’avais trop envie que ce soit ça, la réponse, il m’avait déjà dit des propos affectueux ces derniers jours, mais je m’disais, « Tu entends de travers, tu te fais des contes. »
  • Et il m’a murmuré à l’oreille
    • Toi !
  • Je me suis exclamée,
    • Mais je suis un fruit trop vert, j’suis trop jeune, j’y connais rien.
  • Et c’est vrai d’ailleurs. Il a passé ses bras autour de mes épaules et,
    • On est deux gamins, mais je te respecterais, j’sais que tu me respecteras, et je t’attendrai ces trois jours.
  • Alors on s’est embrassé et c’était trop bon.
  • J’ai été égoïste, je t’ai proposé de venir sans penser que tu pouvais avoir ton mot à dire, ta vie à mener.
  • Tant mieux, sinon j’aurais peut-être jamais osé lui dire.
  • Je n’ai pas encore saisi que vous êtes indépendants si tôt par rapport à nous, qui sommes traités comme des gamins jusqu’à vingt ou vingt-cinq ans, enfin sauf pour aller en tôle !
  • Nous, c’est un peu spécial, déjà nous formions une petite équipe face aux trois adultes, puis nous nous sommes retrouvés seul avec Socrate et il nous a fait prendre nos responsabilités, tout en veillant sur nous. Et toi, tu ne les as pas les vingt-cinq ans, et t’en as déjà des responsabilités, et des grosses.
  • Je le dois à un concours de circonstances incroyable, et crois-moi que ça les fait chier là-bas. Je suis, nous sommes, nous les scientifiques, trop jeunes pour ces gérontocrates et c’est pour cela qu’ils refusent de nous écouter.
  • Gérontocrates ?

Gérontocrate vient du grec et elle a vite saisi, mais inutile de préciser que ce qui précède a demandé plus de cinq minutes de conversation.

Toute la journée, j’ai continué à bavarder avec Lune qui s’est révélé une précieuse informatrice ; donc il existe toutes les combinaisons amoureuses et familiales comme sur Terre, aussi bien des couples qui vivent ensemble depuis leur adolescence, des familles recomposées, des Libres Célibataires – expression calquée sur les Libres Chasseurs, qui revendiquent ce statut, au moins pendant quelques années, des bi, homo et lesbiennes aussi, surtout des bi d’ailleurs, ils ne pratiquent guère l’exclusivité. Et là je me gratte la tête : pour les relations amoureuses et familiales, ils sont proches de nous ou alors des peuples de chasseurs-cueilleurs, alors que leur développement technique les situe vers la Renaissance, sauf qu’ils savent tous lire et écrire.

Et sinon, ils aimeraient bien savoir dans quelle case me mettre. Enfin case n’est pas le bon terme, un Rhéanien reste difficilement longtemps dans une case, je commence à saisir.

  • Tu peux être Libre Célibataire quelques années sans que cela te marque à vie ? Tu peux ensuite vivre en couple le restant de tes jours ?
  • Bien sûr, c’est le cas de Laureline, une grande amie de Socrate, et comme elle ne peut avoir d’enfants, ils ont eu cinq enfants de cœur au cours de leur vie.

Enfin, ce ne sont pas les phrases qui ont été prononcé, mais leur essence ; il a bien fallu un quart d’heure pour arriver à dire l’équivalent de ces deux phrases !

Bon, je précise pour la énième fois que j’applique la règle suivante depuis le début : je note la synthèse des paroles échangées sans détailler les préliminaires, auxquels il faudrait joindre dessins, mimiques… et tout l’implicite.

Je suis loin ainsi de la rigueur scientifique, mais mes copains savants m’ont appris que cette rigueur, c’est souvent après-coup, quand on écrit l’article et réécrit l’histoire. Ce qui me sauve aussi, c’est que Lune, Socrate et Écureuil sont d’une patience remarquable. Et puis ce sont tous de sacrés bavards, j’ai d’ailleurs assisté à des joutes oratoires très animées chez les Libres Chasseurs ces derniers jours.

J’oubliais : enfant de cœur est un joli terme rhéanien pour enfant adopté.

J’ai aussi beaucoup parlé de Socrate et j’ai avoué à Lune,

  • Tu sais, je me sens bien en la compagnie de ton grand-père,
  • Il t’aime bien aussi.
  • Et la vôtre aussi. Toi et Écureuil, vous êtes trop complices.
  • Complices, c’est vrai, je me sens vraiment à l’aise avec lui comme jamais même avec mes meilleures copines. Mais je suis inquiète.
  • Pourquoi ?
  • Il veut que je sois son initiatrice, moi qui n’ai jamais connu de garçon, qui ne suis femme que depuis quelques jours, qui ne sait rien du plaisir qui peut jaillir de mon corps et même s’il jaillira maintenant.
  • Je peux toujours te parler de mon expérience, comment j’ai découvert mon corps et le plaisir avant de le partager avec un garçon.

Les explications ont duré presque le reste de la matinée, car nous trébuchons sur chaque mot. À la fin, lors d’une pause, Lune m’a étreint et m’a dit « merci Turaan, tu m’as dit ce que ma maman n’a pas eu le temps de me dire, avant de partir pour cette expédition. Elle ne pensait pas que je serais aussi précoce et puis que cette expédition durerait aussi longtemps. »

Un peu plus tard, nous avons élargi la discussion.

  • Turaan, je connais des gens qui ont vécu ensemble quelque temps, puis se sont quittés mais sont restés les meilleurs amis du monde. Vos relations entre hommes et femmes, c’est pareil ou c’est la bagarre ?
  • Non, tu vois j’ai quitté Florin de manière un peu abrupte, mais il a plaidé ma cause auprès d’Odysséus, malgré cela. Par contre entre Hannah et Hiram, surtout parce que j’y ai mis mon grain de sel au milieu, ça a bardé ! Chez vous, ça se passe toujours si bien que ça ?
  • Oh non, oh la la ! Il y a même des tentatives de meurtre.
  • Tentatives seulement ?
  • Les amis, la famille, les voisins arrivent à temps, enfin presque toujours, mais il y a des meurtres, parfois. Il ne faut pas s’isoler, c’est l’important.
  • Et puis il y a des vicieux ou des bizarres dans leur tête, mais ça tout le monde le sait et fait avec.
  • Ah chez vous, tout le monde le sait ? Pourtant certains ne se débrouillent pas pour cacher leur jeu ?

Là aussi, j’ai mis du temps à expliquer cette notion qui a laissé Lune songeuse un bout de temps puis,

  • Si, ils essaient, mais pas mal de gens, pas tous mais disons un sur quatre ou cinq – pour parler comme les Terriens, savent entendre quand tu mens.
  • « savent entendre quand tu mens » ? je me demande si sur Terre cela existe – mais alors nous l’appelons autrement – ou si c’est inconnu ou très rare.
  • Toi par exemple !
  • Qui, moi ? ?
  • T’es totalement sincère quand tu parles, même au début quand nous ne comprenions pas un mot, Écureuil et moi l’avons senti, surtout Écureuil, il est très sensible à ça.
  • Et Socrate, il l’a senti aussi ?
  • Oui, mais il dit « de mon temps seuls les Magos savaient écouter, maintenant les jeunes, vous êtes tous un peu magos ». Enfin grand-père, il est gentil, exigeant mais gentil, et il nous valorise toujours.

Magos ? Encore un nouveau terme, mais je l’ai mis de côté pour une prochaine fois et j’ai continué sur l’amour et ses avatars.

  • Et puis il y a de terribles chagrins d’amour. Tu sais quand grand-mère est décédée, Ariane, il y a deux ans, grand-père a pensé à la cérémonie des adieux pour la rejoindre.

« la cérémonie des adieux », là aussi il m’a fallu quelques minutes pour être sûre – mais je ne suis jamais sûre à cent pour cent – que cela désigne une mort volontaire, un suicide, par la consommation d’une boisson, mais accompagné par ceux qui vous aiment ; décidément, ils sont définitivement plus grecs, romains ou japonais que chrétiens !

C’est un peu hésitante que j’ai demandé,

  • Et personne n’a remplacé ta grand-mère ?
  • Maman m’a dit, personne ne la remplacera, mais grand-père pourrait être heureux avec quelqu’un d’autre, ce sera simplement différent, une nouvelle phase dans sa vie. Parce que mon grand-père est écouté par une foule de gens, et pas qu’à Fahrad ; il n’a jamais été médiateur de Fahrad – Ariane l’a été – mais, mon papa m’a dit un jour, c’est en quelque sorte le médiateur officieux de l’ensemble des Comtés, avec Blanche-Fleur.

Tiens, cette Blanche-Fleur, ce n’est pas la première fois qu’elle revient dans les conversations.

Et médiateur, alors là, il m’a fallu jusqu’à la pause de midi pour commencer à saisir. En fin de compte, dans la vie d’un Comté, le médiateur, c’est comme Socrate dans les réunions des deux derniers soirs. Et je n’ai pas encore saisi comment il est choisi. Là, je sens que je commence à aborder les questions de pouvoirs et gouvernements au sein des Comtés, et que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Beaucoup plus tard, j’ai entamé un tout autre sujet – c’est marrant, avec Lune j’aborde tous les sujets, comme avec une amie de mon âge,

  • Lune, si on ne te compte pas parce que tu es venue ensuite à ma demande, c’est un hasard que nous soyons autant d’hommes que de femmes dans ce groupe, surtout que j’ai l’impression qu’il y a deux couples ?

Elle est restée silencieuse, m’a regardé, a souri puis s’est mise à rire,

  • Je ne devrais pas te le dire, mais tu plais bien au troisième garçon qui va sans doute te faire des propositions ce soir.
  • Il ne me déplaît pas, mais cela risque d’être plus de la curiosité que de l’amour.
  • Pour les Pexnides des Nuages et de la Pluie, il suffit de s’apprécier, disent ceux qui les proposent, mais ma maman m’a dit de me méfier de ces baratineurs.
  • Les quoi de nuages et de pluie ?

Si j’avais bien compris qu’il était question de nuages et de pluie, il me fallut un certain temps pour que je saisisse le terme manquant qui voulait dire « jeu ».

  • Alors ça, c’est stupéfiant.
  • Qu’est ce qui est stupéfiant, Turaan ?
  • Cette expression « les Jeux des Nuages et de la Pluie » désigne dans la Chine ancienne les jeux amoureux.

Il m’a fallu le reste de la journée pour expliquer tout cela à Lune. Donc, il y a eu quelque part des ancêtres chinois chez les Rhéaniens, à Kratos sans doute puisque c’est là que certains me ressemblent, et cette expression a tellement plu à ces coquins qu’ils l’ont adopté.

Je lui ai aussi demandé,

  • Vous les jeunes, vous avez l’air d’en savoir pas mal sur ces jeux amoureux, vous l’apprenez comment ?
  • J’suis à la campagne, donc déjà tu vois les animaux ; et dans les foins et les granges, du printemps à l’automne, tu surprends des couples, même involontairement. Enfin la première fois que j’en ai vu, je me suis précipitée toute rouge et très confuse voir ma mère pour lui demander. Elle m’a bien expliqué, mais sinon, les copines se font une joie de t’apprendre ce qu’elles savent ou de te piéger en t’envoyant chercher une fourche dans une grange où deux sont en train de s’ébattre. Bon, maman c’était mieux, surtout qu’elle m’a bien expliqué, par exemple que les filles, nous sommes mûres plus tard que les garçons, d’ailleurs mûre, ça s’étale sur plusieurs années, moi j’ai commencé mais c’est loin d’être fini.
  • Moi non plus ! Quand aux garçons, ils sont mûrs sexuellement plus tôt, mais pour l’amour, certains à l’âge de Socrate ne le sont toujours pas.

Ça l’a fait rire.

  • Et aussi que pour nous les femmes – ça m’fait drôle de dire « nous les femmes », les préliminaires, c’est très important. Comme nous disons « caresses de garçons, jamais assez long ».
  • Redis-là moi, celle-là !
  • Et vous, c’est comment ?
  • Euh, malheureusement, c’est beaucoup moins concret et naturel. Moi j’ai eu de la chance…

Après une journée passée à chevaucher – pas trop, à chasser – un peu, à cuisiner – un chouia, à causer – tout le temps, après les discussions du soir à n’en plus finir sous les étoiles, le jeune célibataire m’a entrainé sur l’herbe tendre…

Ah, ils savent y faire pour exciter les filles – pas besoin de lui sortir le proverbe de Lune, mais il a découvert que si on me fait démarrer, m’arrêter c’est une autre paire de manches ! Et voilà qu’un des deux autres couples s’amusant pas loin, il les a appelés à la rescousse, il aurait pu me demander mon avis (enfin, je crois qu’il a essayé, mais que je n’ai pas saisi) !

Je passe sur la suite où la jeune chasseresse et moi avons asséché nos partenaires et avons même continué toutes les deux pendant qu’ils tentaient de reprendre leur souffle !

Je viens enfin de m’écrouler dans l’herbe, je me suis même assoupie contre mon partenaire, et il a eu la délicatesse de me porter jusque dans ma tente et de me border.

Dodo, demain il fera jour…

Le lendemain matin, je suis réveillée par les bruits de la vie tout autour de moi. Cela ne cesse jamais vraiment et chaque heure de la nuit est marquée par des murmures différents de la Nature, mais le véritablement extraordinaire est l’absence de tout bruit mécanique ; c’est un luxe que même le plus gros richard sur Terre ne pourrait se payer. Un nouveau bruit si léger, celui de semelles qui glissent sur l’herbe et Lune entrouvre la porte, et insinue son charmant sourire dans ma tente.

  • Turaan, tu viens te laver ?
  • Oh, déjà ? Toi, tu m’as l’air en pleine forme.
  • Oui, grâce à tes conseils, je suis pleinement rassurée… Et ton Chasseur ?
  • Attends que je te raconte.
  • Ils n’sont quand même pas un peu obsédés, tes Libres Chasseurs ?
  • Bientôt ce sera l’automne, puis l’hiver qui est beaucoup plus dur, et là ils ne feront plus l’amour tous les jours, et au début du printemps, ils ne mangeront même plus à leur faim tous les jours. Alors à la fin de l’été ils s’offrent un festival, et cette nuit, ils se la raconteront tout l’hiver pour se remonter le moral. L’année prochaine, tu seras devenue l’Aphrodite de la Steppe.
  • Tu me rassures, car cette nuit je me demandais si nous ne frôlions pas l’Hybris érotique.

Hybris, je connais la version terrienne, mais sur Rhéa, c’est très important, cela revient souvent, et de plus en plus, quand ils parlaient des terriens ces derniers jours.

  • Ah oui, c’est vrai que nous nous méfions des gens qui sont trop, excessifs ! Mais là non, à la fin tu t’es endormie contre lui, j’ai entendu ton partenaire le dire tout à l’heure, un moment de tendresse, il disait, de te voir se blottir ainsi, toi l’étrangère, sans inquiétude. Tu étais si Rhéanienne à ce moment, disait-il.

Typiquement du coin, cette réflexion ! Inutile de dire que cette simple phrase synthétise un quart d’heure de tâtonnements dans nos discussions. Mais je suis heureuse, nous arrivons à faire passer même ce qui est subtil.

La prochaine fois : Amours débutants

Illustration : Antoine Watteau, nymphe et satyre ou Jupiter et Antiope, 1720, Musée du Louvre. Je me suis amusé à en placer deux reproductions qui rendent des effets très différents. La 1ere a dû être retouchée et/ou prise avec un éclairage particulier.

En prime : au pays de ton corps

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