Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

10 – Réunions chez les Libres Chasseurs

Été 2788

 

Nous autres, sur nos chevaux,

n’entendons rien aux semailles.

Mais toute terre labourable au trot,

qui se peut courir dans l’herbe,

Nous l’avons courue

Du bout du sabre (Stèles), Victor Segalen

 

Trois mois bientôt que j’ai quitté la Terre, près de deux semaines que je suis partie de la base, plus de dix jours que je suis avec mes Rhéaniens, et j’ai l’impression de vivre ainsi depuis toujours. Aujourd’hui j’ai abattu mon premier chevreuil à l’arc, nous l’avons dépecé (j’n’ai même pas tourné de l’œil), mis la viande à fumer… ce n’est pas ainsi que les hommes vivent depuis toujours ?

Cet après-midi, cerise sur le gâteau, je vois passer au loin un troupeau d’autruches, enfin j’ai un doute, elles sont grandes et surtout bien grosses. Mes Rhéaniens me précisent qu’ils ne les chassent pas trop, elles peuvent courir aussi vite et longtemps qu’un coureur à pied, et de plus elles ont un coup de patte ravageur. Par contre, ils peuvent prendre les œufs, s’ils sont au moins vingt pour l’omelette !

Après discussion, comparaison avec des photos d’autruche (heureusement que j’ai pensé à amener une encyclopédie, une vraie, le livre, parce qu’ici pour Internet !), il s’avère qu’ils connaissent aussi les autruches et les différencient bien. Les vraies autruches sont plus petites, encore plus rapides et endurantes que ces gros pères, et comme eux, n’ont pas vraiment de prédateur.

Encore un fossile ou une espèce qui a divergé sur place. Amelia va en faire une crise, surtout si les chevaux promis n’arrivent pas !

 

Mais ce soir, catastrophe, je viens d’apprendre lors de mon contact radio journalier, tout à la fois que les militaires de la base me pistent, et que cinq commandos vont y débouler demain soir sans doute pour partir nous faire la peau. Comment je vais expliquer tout ça ? Mais quand j’ai levé la tête, j’ai vu que mes compagnons étaient rassemblés sur un rocher voisin en train de discuter avec animation. Je les ai rejoints, et ils m’ont montré un point au lointain au sud-est. Un coup de jumelle et j’ai confirmé ce qu’ils avaient vu avec leurs lunettes – joli travail artisanal, ces lunettes – c’est un feu, on devine même des ombres qui passent devant.

  • Des Libres Chasseurs, s’est exclamé Écureuil.

Enfin, il m’a fallu un bon bout de temps pour comprendre qu’il fallait traduire ainsi.

Au bout de quelques minutes, j’ai saisi : les Libres Chasseurs sont des chasseurs-cueilleurs nomades, sans doute quelques milliers, qui sont les véritables habitants humains de ce continent, en dehors des Comtés. Ce sont des descendants de leurs ancêtres communs qui en ont conservé le mode de vie , auxquels s’ajoutent des gens des Comtés qui viennent passer quelques années dans la prairie, une retraite en quelque sorte, ou même qui changent de vie et retournent à ce mode de vie, ni oublié ni rejeté. Décidément, ils font tout à l’envers de nous ! Cela fait quinze jours qu’ils espéraient enfin en rencontrer et ce jour va venir.

Pour signaler notre présence, nous avons allumé un feu d’enfer sur le rocher où nous étions juchés, et au bout d’un moment, ils nous ont vu. Enfin, c’est ce que s’est écrié Lune, j’allais demander comment elle le savait, quand j’ai vu Socrate d’un côté, les jeunes de l’autre saisir une grande toile, qui sert de rechange en cas d’accroc à une tente, et avec masquer puis dévoiler le feu à intervalles réguliers. C’est alors seulement que j’ai remarqué qu’ils faisaient de même là-bas à des lieues.

Ensuite, ils ont enfin consenti à m’écouter. Il m’a fallu une heure pour leur expliquer ce qui allait nous tomber sur le dos, et pour finir, il a fallu discuter stratégie jusqu’au milieu de la nuit.

Pour moi, la solution était simple, je changeais de canal d’émission, et pour plus de sûreté, nous obliquions au sud, quittant la lisière de la forêt.

Cela me semblait le moins risqué, surtout avec deux gamins.

… Sauf que les soi-disant gamins, enfin les ados, n’ont pas l’air de l’entendre de cette oreille.

  • Grand-père, ces terriens commencent à nous énerver, ils se croient vraiment en pays conquis.
  • On ne va quand même pas les laisser se balader partout dans Notre Steppe à Nous avec leurs tas de ferraille à Eux.
  • Et s’ils rencontrent les Libres Chasseurs, ça va se terminer comment ?
  • Et puis, ces engins à moteurs, ça pourrait nous permettre d’arriver plus vite aux Comtés.
  • C’est vrai, Écureuil a raison, parce que d’après ce que j’ai compris des explications de Turaan, ça avance avec la lumière du soleil, sans devoir mettre du bois ou autre chose.

C’est vrai que la présence de ces alliés change la donne. Si j’ai bien compris, il y a parmi eux de redoutables chasseurs, qui ne feront qu’une bouchée de pain de nos commandos.

Enfin là, j’ai tempéré leur enthousiasme ; bon, d’après les infos envoyées à Hiram par ses amis sur la Terre, il n’y a qu’un vrai commando expérimenté, un certain Odysséus Sikélianos – un grec justement, les autres sont des petits jeunes recrutés parce qu’ils étaient disponibles mais quand même, ils ont une vraie formation de commando, et avec des fusils, pistolets… Et puis, nous ne sommes pas encore sûrs du nombre de ces Libres Chasseurs, sans doute pas plus de quinze ou vingt.

C’est alors que je me suis rappelée la présence des quatre super-fusils que m’a fourni Hiram. Ils sont équipés d’une lunette pour un tir à longue distance, de balles de guerre qui peuvent faire des dégâts même avec un gilet pare-balle, mais aussi de balles endormisseuses, et même de balles d’entraînement qui laissent une trace lors de l’impact. Je les avais déjà testés avec les jeunes sur des cibles pour les amuser ; les gamins sont redoutables et mettent dans le mille à bonne distance. En y repensant, pourquoi Hiram m’en a-t-il fourni quatre ?

Nous nous sommes couchés très tard après avoir esquissé un plan de fuite et un plan d’attaque. Il faudra reprendre tout cela demain avec les Libres Chasseurs.

 

  • Lune Douce, c’est le mois d’Artémis.
  • Ah oui, les Libres Chasseurs… et Chasseresses vont être chaud bouillants.
  • Je me demande comment Turaan va réagir.
  • J’essaierais d’aborder le sujet des relations amoureuses demain matin quand nous nous laverons, mais c’est pas gagné avant qu’on se comprenne.
  • T’y arriveras, j’suis sûr, et Socrate ?
  • Grand-père est connu, il va avoir du succès.
  • Et les jeunes… avec nous ?
  • Je sais pas, j’suis pas trop pressée, et puis j’suis pas mûre, j’ai même pas mes règles.
  • Moi non plus j’suis pas pressé, on a l’temps tout compte fait, on était bien tous les deux.
  • … c’est vrai

Je l’ai murmuré et nous sommes longtemps restés silencieux. J’aurais voulu dire quelque chose, mais je n’ai pas su et osé.

 

Nous avons rencontré tôt ce matin notre tribu. Ils sont plus que je pensais, vingt-huit adultes et une vingtaine d’enfants, et Socrate semble connu – honorablement – de certains et en tout cas très écouté. Pour l’aspect, ils ont un air, disons européens métissé avec l’Afrique et l’Asie et les habits sont des variations à l’infini sur le short et la chemise, avec aussi des jupes fendues pour cavalier, mais le tout en version cuir le plus souvent. Et là j’ai pu vérifier ce dont je me doutais : dans les vêtements, les différences individuelles sont plus importantes que les différences entre les sexes. Ils sont assez athlétiques, aucun n’est gras en tout cas, comme nos chasseurs-cueilleurs avant qu’ils ne découvrent le sel et le sucre à volonté.

Après toute une journée de discussion en tous sens, d’explications recommencées dix fois, ce soir a lieu une – comment dire – une grande réunion et j’ai l’impression que c’est le mode habituel de résolution des problèmes, de prise de décisions des communautés, et pas que chez les Libres Chasseurs.

Si je saisis bien, il y a la Première – celle de ce soir – puis la Grande, sans doute demain soir, et la Finale si nécessaire, ou alors un éclatement en discussions au sein de petits groupes avec de temps en temps, un retour à la discussion générale, les Échos, pour remettre les pendules à l’heure.

Avant, j’ai appris que cet Odysséus a pris langue avec Hiram et qu’il semble tout à fait conscient des mensonges des militaires et du flou de cette mission.

Bon, revenons à notre Première. D’évidence, c’est Socrate qui préside et ils sont tous en demi-cercle autour de lui, sauf qu’il me fait signe de venir devant lui et à sa gauche, face aux autres, puis il approuve la venue de Lune et Écureuil près de moi pour aider à la traduction. Il saisit son bâton, celui qu’il utilise dans leur art de combat, et commence,

C’est lui qui décide des tours de parole et chaque orateur vient prendre son bâton avant de commencer. Je pensais que cela allait être pagailleux au possible, mais Socrate veille, aidée par une femme d’un certain âge, Aube Calme ou Douce – enfin un truc dans ce genre – qui semble avoir un fort ascendant dans le groupe, et tous peuvent parler, autant de fois qu’ils le veulent. C’est le principe de la Première, même si elle doit durer toute la nuit.

Moi aussi, j’ai pris le bâton je ne sais combien de fois, et ils ont supporté mes tâtonnements, mes explications dessinées, heureusement les jeunes m’aident pour les découpages – j’ai repris cette méthode, et pour éviter que toutes mes feuilles de papier y passent, j’utilise de grandes feuilles d’un arbre rencontré cet après-midi, sur une suggestion d’Écureuil, et du charbon de bois en guise de crayon.

Nous nous sommes enfin couchés très tard ou plutôt très tôt, sans conclure, on ne conclut jamais à la Première, et puis on ne prend jamais de décisions le soir, il faut toujours laisser la nuit passer dessus.

Par exemple le matin suivant, un fait m’a soudain frappé : nos poursuivants qui doivent repérer les traces laissées par sept chevaux vont soudain en trouver une cinquantaine ; je me suis affolée dix minutes, le temps que mes interlocuteurs comprennent, puis que je comprenne ce qu’ils ne comprenaient pas  » pourquoi s’inquiéter, il y a des troupeaux de chevaux sauvages dans toute la steppe ? » et soudain, illumination : leurs chevaux ne sont pas ferrés ! Bon, faudrait quand même pas qu’ils voient trop de traces de pieds avec, ce qui va conditionner l’endroit du guet-apens, si guet-apens il y a.

Autre chose, ce matin en allant nous laver, Lune me dit (j’abrège les explications, chaque phrase en remplace bien quatre ou cinq),

  • Je saigne, j’ai mes premières règles. Déjà le mois dernier j’avais eu une alerte, mais là c’est net.
  • C’est douloureux ?
  • Ça va pour l’instant.
  • Pour protéger vos vêtements, vous faites comment, car j’ai quelque chose.
  • Avec un petit sac rempli de… ça dépend, et attaché à la taille avec des cordons mais déjà, si j’avais une robe, ce serait mieux, comme nous ne chevauchons pas.
  • J’ai une idée, ne bouge pas.

Et je suis revenue avec ma robe kalmouke, elle a eu un grand sourire,

  • Tu me la prêtes ?
  • Bien sûr.
  • Oh, c’est trop bien, parce que nous ne pourrons pas organiser une fête, comme à la maison.
  • Une fête ? Pour tes premières règles ?
  • Oui, bien sûr, pour marquer que commence une nouvelle période de ma vie. Et ça embête les garçons, car eux n’y ont pas droit !
  • Chez vous, il y a moins de différences entre les femmes et les hommes que chez nous, vous les ramenez à l’essentiel.
  • ?
  • Un peu compliqué à expliquer, surtout que je ne suis pas sûre de ce que j’avance. Et sinon, quand un couple se forme, vous organisez une fête ?
  • Pas tout de suite, mais souvent oui, avec les amis et la famille.
  • Et il y a une reconnaissance officielle
  • ???

Alors là, j’ai passé une heure à commencer à expliquer de quoi il retournait et à deviner comment cela se passe chez eux. Finalement, j’ai saisi qu’il y a pour chaque village et chaque quartier, des réunions hebdomadaires, parfois des comités formés pour gérer les eaux, les routes sur une ou plusieurs années, et parfois c’est au coup par coup décidé à chaque réunion. L’éducation aussi est gérée au niveau communal, mais il n’y a aucun chef qui chapeaute tout ça, et au final, j’ai eu ma réponse, il n’y a pas de contrat de mariage. Va falloir que j’approfondisse tout ça.

 

  • Lune, t’as mis la robe de Turaan ? Elle te va trop bien. C’est pour te faire encore plus belle ?
  • « encore plus », c’est trop gentil. Oui, c’est parce que je viens d’avoir mes règles…
  • Mmh, les jeunes Chasseurs vont te tourner autour.
  • Qu’ils se contentent de tourner, et qu’ils gardent leurs distances.
  • Et moi, je peux m’approcher un peu plus ?
  • Tttt, peut-être…

Un grand sourire m’a échappé, j’suis contente qu’il m’ait dit ça. A fréquenter à nouveau d’autres garçons, j’vois la différence… c’est ça être amoureuse ?

Ce soir j’ai appris que c’est Odysséus qui dirige de la mission, malgré la présence du Daniélou – tiens voilà qu’il ressort de sa cuve à bière, celui-là. Une autre nouvelle qui m’a fait plaisir, Florin est intervenu auprès de cet Odysséus pour que personne ne m’agresse. Finalement, personne ne me connaissait il y a trois mois, et, sauf les imbéciles, tout le monde m’a à la bonne maintenant et tient à moi. Pris isolément ou en petit groupe, l’homme est tout à fait capable d’agir dans le bon sens. Pourquoi faut-il que ça foire ensuite ?

La Grande vient de finir et nous avons mis au point le scénario de riposte, dans ses grandes lignes. Là-bas les six commandos sont partis avec leurs deux tout-terrains solaires depuis ce matin, mais il leur faudra bien huit à douze jours pour arriver par ici.

Sinon les jeunes (célibataires ?) ont commencé à s’intéresser à moi, mais j’ai prétexté une grande fatigue pour les tenir à distance. J’en ai causé avec Lune et Écureuil qui m’ont confirmé que les Libres Chasseurs et Chasseresses, à la fin de l’été, lors du mois d’Artémis, sont d’humeur satyrique, au sens originel du terme !

Pourquoi Artémis, je ne saisis pas, la déesse de la Chasse est vierge pourtant, encore un point à discuter. Mais justement avec Lune, je crois qu’on va avoir de quoi causer.

La prochaine fois : Chauds Chasseurs, Bavardes Chasseresses, et réciproquement.

Illustration : assemblée des Troyens (Homère, Iliade, chant XVIII, transposition par Notor, Vicomte de Roton d’un vase grec, vers 1900)

En prime : Attila le Hun

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