J’ai mené une recherche généalogique assez approfondie du côté de ma mère, qui s’étend du 16e au début du 20e siècle. Dans l’arbre se trouvent plus de 4 000 personnes. Elle est centrée sur Bouzigues (pour la moitié), le sud de Hérault pour un quart et le Tarn pour le dernier quart. Donc nous sommes dans le Languedoc. Dans ces 4 000 personnes, il n’y a pas un seul enfant naturel (au sens de sans père reconnu). J’ai rencontré de temps en temps des enfants conçus avant le mariage d’après les dates des deux actes, un cas où il est né quelques semaines avant le mariage et un cas, à Saint Pargoire vers 1780, où le père reconnaît deux enfants nés avant mariage.

Comme du côté de ma mère, il faudrait pour aller plus loin se plonger dans les actes notariés (dont peu sont en ligne), et aussi pour voir comment différent les sociétés quand on passe du sud au nord de la France, j’ai commencé des recherches du côté de mon beau-père dont la famille est du Nord et surtout de la Belgique. Et là au contraire (je suis au 19e siècle), alors que j’ai à peine 70 personnes, j’ai déjà un enfant naturel, deux couples avec des enfants reconnus au mariage et dans les actes de naissance et de mariage que je croise, les enfants naturels et reconnus abondent.

Et voilà que je tombe sur ces réflexions de Germaine Tillion :

À diverses reprises, j’ai conseillé à des étudiants en mal de thèse une étude sur ce qu’on pourrait appeler «les frontières de la vertu en France » : elles passent au nord de la Loire. Actuellement, le nivellement contemporain a diminué l’écart : on est un peu moins libéral dans le Nord et plus permissif dans le Midi —mais jadis, lorsqu’une fille de Provence avait un enfant naturel, c’était un drame épique, parfois sanglant. À l’inverse, dans la paysannerie du Nord, par exemple dans l’Artois, il était fréquent, voire normal, qu’une mariée se présente à l’autel avec deux ou trois bâtards que le marié reconnaissait alors à tout hasard. Le «libéralisme» de l’ Artois était pratiqué dans de larges zones de l’Europe du Nord, notamment en Hollande, en Suisse ; quant au «puritanisme» provençal, il se rencontrait et se rencontre encore dans toute l’Europe du Sud… Or cette même frontière que nous observons à mi-Europe, nous pourrions aussi la tracer à mi-Afrique : par exemple en Côte d’Ivoire, comme dans l’Artois, on pense que les enfants c’est bon à prendre d’où qu’ils viennent.

(extrait de « la famille méditerranéenne » de Germaine Tillion, paru dans Esprit, mai 1981 et repris dans « le siècle de Germaine Tillion » page 316, paru au Seuil en 2007)

Comme quoi Marcel Pagnol n’aurait pas pu écrire Marius et Fanny à Maubeuge !

Illustration : la nativité de Georges de La Tour, vers 1640, Musée des Beaux-Arts de Rennes. Jésus, un enfant né et conçu en dehors du mariage !

Et son histoire chantée par Julos Beaucarne sur un texte du Québécois Yvon Deschamps (album « le Front de Libération des Arbres Fruitiers ») : https://www.youtube.com/watch?v=BfBy1AsavoA

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