Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

9Commando, un métier

Été 2788

Le ciel est plein de joie

La nuit est parfumée

Ah ! Quel parfum subtil

Odeur de feu de bois

Douce odeur de fumée …

Charles Trenet

 

Le lendemain matin, dès l’aube, le Daniélou a voulu que nous partions, mais

  • Doucement, on a le même grade, mais les Forces Spéciales, c’est moi. Alors, on commence par l’inventaire de ce qui a été embarqué dans les voitures.
  • Mais les autres, ils galopent pendant ce temps.
  • Justement, un relevé a été fait de leur route ces derniers jours ?

Je l’ai regardé dans les yeux, il est resté silencieux, s’est tourné vers le colon, le Chenet qui assiste à l’écart, mais celui-ci n’a pas bronché.

  • Alors on ne part pas sans un relevé de leurs positions jour par jour. Tu peux t’en occuper s’il te plaît, pendant que je fais l’inventaire ?
  • Bonne idée, a sanctionné Chenet.

Cette réponse de Chenet confirme qu’il me donne (provisoirement) l’ascendant sur son Daniélou… doit vraiment être mauvais !

À un moment, le Daniélou n’était donc plus là, et le Chenet était parti quand un jeune s’est approché. J’ai vite saisi et je me suis mis derrière des caisses où il m’a rejoint,

  • M’sieur, j’sais pas ce que vous allez faire, mais j’veux vous dire. Je n’sais pas ce que Daniélou vous a raconté sur Turaan ; mais ce con la déteste. Et c’est une fille extraordinaire, alors j’vous demande de ne pas lui faire de mal.
  • J’ai vu une vidéo qu’elle a faite qui prouvait qu’elle était au-dessus du lot, un autre m’en a déjà parlé en bien, alors je suivrais mon jugement plutôt que celui de votre adjudant. N’importe, c’est moi qui dirige l’expédition et personne n’abattra personne, tant que je n’aurais pas entendu tout le monde, pas seulement Daniélou.
  • Il serait capable de l’abattre dès qu’elle sera sa prisonnière.
  • Tu crois ? De la manière dont il en parle, si elle était à sa merci, je ne crois pas que c’est par là qu’il commencerait.

Il a fait la grimace et hoché la tête,

  • Sûr !
  • Mais je précise : personne ne touchera à personne. Tu connais Hiram ?
  • Bien sûr, ça c’est un vrai chef.
  • Tu peux lui dire ce que je viens de te dire. Bon, allez j’y retourne avant qu’ils remarquent quelque chose. Ah, ton nom ?
  • Florin.

Nous partons, un des jeunes conduit, je suis assis à côté de lui sur la première voiture, et l’autre est derrière. J’ai invité tout le monde à rester attentif,

  • D’abord faudrait mieux ne pas être pris dans un troupeau de chevaux ou de bovidés sauvages – et comme les jeunes ont l’air d’en rigoler – un cheval sauvage, ce n’est pas un cheval placide de manège. En Afrique les zèbres qui sont leur équivalent sont ce qu’il y a de plus dangereux, largement pire que les lions. De plus nos 4×4 sont très allégés pour accroître leur autonomie et je ne suis pas sûr de leur résistance aux chocs.
  • Autre chose, j’ai quand même du mal à croire que sur un continent de cette taille, nous n’ayons croisé pour l’instant que cinq humains. Le seul fait sûr est que nous n’en avons repéré que cinq. Alors, ouvrez l’œil.

Le Daniélou suit derrière et je leur ai conseillé de commencer à surveiller attentivement derrière nous dans quelques jours : Quand un gars vous surveille, c’est après que vous l’ayez dépassé qu’il commence à relâcher sa garde.

A chaque arrêt, j’ai institué une permutation des jeunes, histoire de causer avec tout le monde ; Daniélou cause aussi, mais ça tourne un peu en rond chez lui.

Justement, le premier soir il a tenté une mise au point,

  • Comprenez bien, l’armée a décidé de reprendre les choses en main. Si nous les laissons continuer, ils vont alerter tous les sauvages du coin.
  • Attends, nous sommes en Europe ici ?
  • ?
  • Nous ne sommes pas chez nous, mais chez ces « sauvages » comme tu le dis sans les avoir jamais rencontré vivant. Oui ou non ?
  • Quoi, il n’y a personne ici.
  • C’est ça, c’est comme chez les Indiens, il n’y avait personne là-bas non plus. Enfin si, il y avait du monde mais nous les avons massacrés, enfin surtout nos maladies. Qu’est-ce qui te permet de dire qu’il n’y a personne ici ? Tu crois que si tu débarquais avec trente rigolos dans une réserve naturelle des Rocheuses, où il n’y a aucun humain, cela te donnerait le droit de t’approprier tous les États-Unis ?
  • Ça va, t’es là depuis trois jours et tu crois déjà tout savoir.
  • J’me contente de poser les questions, sans me satisfaire de réponses toutes faites. A ma connaissance, la seule qui en sache plus que nous tous réunis, y compris ceux de la base, c’est Turaan Genxiin. Alors pourquoi la pourchasse-t-on ? Elle a découvert des trucs secrets qu’il ne faut pas révéler ?
  • On a des ordres, si t’étais pas d’accord, fallait refuser avant.
  • J’ai des ordres de rejoindre cette Turaan Genxiin et les trois habitants de cette contrée. Mais même ton colon a évité soigneusement de me dire quoi en faire.
  • C’est clair, si nous les ramenons, cette Turaan a des complices dans la base et sur Terre, elle pourrait s’échapper ou faire échapper les trois sauvages. Il faut être sûr que plus personne n’entendra parler d’eux.
  • Chenet ne nous a pas dit ça, il veut simplement que, pour l’instant, les autochtones continuent d’ignorer que nous sommes là. Donc nous les rattrapons, nous les capturons et ensuite, nous aviserons, compte tenu des ordres, ou de l’absence d’ordre, et des infos dont nous disposerons alors.

Le lendemain soir, après la transmission radio journalière aux militaires de la base, je change la fréquence et je lance un appel en italien (j’entends derrière Daniélou qui s’exclame « mais il fait quoi ? » mais je l’ignore). Pendant près d’une heure, j’ai eu une conversation très intéressante, puis j’éteins la radio et,

  • Bon, les choses sont plus claires maintenant, si je puis dire.
  • Patron, vous parliez en quelle langue ?
  • En italien. J’ai appris cette belle langue dans mon enfance.
  • Mais avec qui vous parliez, patron ?
  • Avec Francesco, italien de naissance, astronome sur la base et dont Hiram Donnadieu capitaine de corvette sur cette base, et commando de marine, m’avait parlé brièvement l’autre soir – c’est la solidarité des commandos, les jeunes.

Sur le coup Daniélou émet des borborygmes tellement il s’étouffe sans arriver à placer de propos cohérents, j’en profite.

  • Précisons quelques points que je viens d’éclaircir avant que notre adjudant s’étrangle. Cette base n’est pas une base militaire, mais une base générale où se trouvent des militaires et des scientifiques et dirigée par un administrateur civil.
  • Tu reçois les ordres de qui maintenant ?
  • Donc la mission que nos militaires nous ont confié a été laissée dans un certain flou pour une unique raison : elle n’est pas approuvée par les civils. Je précise, elle n’est pas non plus téléguidée en sous-main par nos politiques et les SR ne sont pas dans le coup. Comme nous ne sommes pas dans un pays en guerre, et que l’Europe n’est pas dirigée par une dictature militaire, les politiques sont en droit de décider à tout moment que notre action est illégale.
  • Si on leur force la main à ces tantouses, ils baisseront leur froc.
  • Voilà, c’est ce que je voulais entendre. On m’a déjà fait le coup une fois, alors les jeunes je vous explique ce qui vous attend. D’abord n’oubliez pas que nous sommes des commandos, pas des espions. Supposons que nous rattrapions les quatre devant et les tuions ; mais supposons aussi que, contrairement à ce dont rêve l’adjudant, les politiques refusent ce coup de force et menacent les militaires qui ont pris cette décision de mise à l’écart, procès, destitution… ces derniers vont s’exclamer le cœur sur la main : jamais nous n’avons ordonné une telle chose, ce sont ces six commandos sanguinaires qui sont responsables. Bon ça ne les dédouanera pas car ce sont eux qui nous ont choisi, mais nous devenons alors des témoins gênants à éliminer. Vu l’arbre en boule !!
  • Patron, nous faisons quoi alors ?
  • Rattraper Turaan et ses amis, ensuite nous discuterons et nous aviserons.
  • Mais notre prime ?

S’inquiète Harold,

  • Si j’suis mort, elle me servira plus à grand-chose, la prime.

Remarque Kamal, qu’a les pieds sur terre.

  • Et puis moi, rien que d’être sur une autre planète, ça vaut toutes les primes du monde. Même l’homme le plus riche du monde n’pourrait être à ma place aujourd’hui.

S’exclame Tony, qui a déjà prouvé qu’il ne manque pas de jugeote.

  • Ça, c’est la parole la plus sensée que j’ai entendu ce soir ! Pour la prime, j’ai une idée à ce sujet, mais je n’en dirais rien pour l’instant ; rassurez-vous, elle n’est peut-être pas perdue.

Je ne leur ai pas dit, mais j’ai dans l’idée de négocier avec les civils pour que ce soient eux qui la paient, encore faudrait-il qu’ils se mettent d’accord sur ce que nous devons faire. Je deviens un mercenaire, un vrai condottiere !

Avec Hiram nous nous demandons vraiment ce que manigancent nos politiques, car ils pourraient d’un geste arrêter cette poursuite ou en changer le but, au lieu de laisser les militaires s’enferrer. C’est un jeu dangereux, et ce n’est quand même pas à nous les commandos de trancher pour eux ?

Deux jours sont passés, et nous avons fait le point avec Hiram et quelques civils de la base.

Résumons : les SR sont au courant, donc les politiques, mais ils ne sont pas d’accord entre eux, aussi certains couvrent les militaires, mais les autres laissent fuiter les infos, et les civils agir à leur guise sur la base, et même les militaires de base, puisqu’ils ont dû faire appel à des gars de l’extérieur. On a deux groupes de pression, mais de force égale, et ils laissent les militaires donner des coups d’épingle dans les habitants de cette planète, pour voir comment ils vont réagir, et en limitant leurs coups : six commandos et deux 4×4, pas une vingtaine avec six 4×4. Donc c’est à nous les commandos de trancher pour eux, à nous et à cette Turaan, qui reste la seule à connaître ceux d’en face. Je commence à saisir qu’elle est à une position stratégique à ce moment précis, la faire disparaître pourrait faire basculer les choses, c’est une cible pour un camp. Je deviens peut-être parano, mais lors du contact, faudra veiller à ce qu’aucun ne l’abatte, soi-disant accidentellement.

Huit jours que nous avançons, devant ils ont sérieusement ralenti et n’ont plus que quatre ou cinq jours d’avance. Heureusement qu’ils ont levé le pied, car je pense que si nous gagnons sur eux, c’est uniquement parce que nous roulons plus longtemps qu’ils ne chevauchent. Sur ce terrain, une voiture tout-terrain ne va vraiment pas plus vite qu’un cheval, j’en avais convenu avec Hiram l’autre soir, elle a simplement moins besoin de se reposer. Et puis nous n’avons pas à chasser, juste à puiser de l’eau que nous filtrons.

Si c’est vrai qu’ils ont ralenti volontairement, et non pas parce qu’ils ont un problème, comme il est évident qu’ils savent que nous les poursuivons, c’est qu’ils doivent nous préparer quelque chose.

Je n’avais pas pensé à poser la question à Chenet, mais puisque nous les suivions grâce à leur radio, donc que nous ne voulions pas empêcher leurs correspondants de la base d’émettre, et comme notre arrivée à la base ne pouvait pas passer inaperçue, ils seraient fatalement au courant, au moins de notre poursuite, même s’ils ignorent comment nous les repérons. Alors, quel est le but de notre poursuite ? Nos militaires veulent tester ceux d’en face ?

Et eux, s’ils ne sont que quatre, vont-ils oser tenter un coup ? Ou alors, ils savent comment nous les repérons, Turaan est restée seule avec la radio, laissant filer les autres ?

Justement, dès le troisième jour, j’ai pu retrouver les traces de leur camp du soir, et j’ai eu la confirmation, en observant les traces de pieds, qu’ils sont quatre, dont deux avec des chaussures sans semelle, en tout cas pas à notre sauce et des pieds de jeunes ados ou de femmes chaussant entre 36 et 39, l’un avec des chaussures telles que portées à la base et une taille vers le 38 et enfin une chaussure comme les deux premières mais plutôt a minima du 45 fillette. Cela confirme bien les infos soi-disant pas fiables. J’ai appris aux jeunes à déchiffrer tout cela et ils ont été les premiers à les retrouver les jours suivants, ce qui exaspère le Daniélou.

 

  • Alors Bronie, ils arrivent demain à la rivière Froide ?
  • Oui, et après réflexion, ils vont suivre ta route, donc passer au-dessus des marais.
  • Impeccable !
  • Pourquoi tu dis ça, tu ne les attends pas quand même là ?
  • Je te dirais demain soir.
  • Turaan, ne fais pas de bêtise, ils sont six commandos quand vous n’êtes que quatre, dont trois qui ne se sont jamais battus.
  • Ne t’inquiète pas, jamais je n’irais risquer la vie de mes amis, surtout avec une telle disproportion, et d’ailleurs eux refuseraient.
  • Si tu le dis.
  • Elle a voulu dire quoi, Turaan ?
  • J’ai l’impression qu’elle ne nous dit pas tout ; elle est nettement moins inquiète qu’elle devrait l’être.
  • Et d’ailleurs, pourquoi a-t-elle refusé de changer l’heure et la fréquence d’émission, pour ne plus laisser de traces ?

Nous arrivons dans une zone incertaine ; si je saisis bien la carte, la rivière qui coule du nord vers le sud s’étale en une vaste zone marécageuse, avant de repartir vers le sud-ouest. Devant ils sont passés à la lisière de la forêt au nord de ce marais. Donc, soit on fait comme eux et il faudra peut-être tâtonner pour trouver où traverser la rivière, soit on oblique vers les marais, moins profonds et qui conviendraient mieux à une voiture amphibie, mais celles-là ne le sont pas – ou alors on tente de franchir plus au sud, où la rivière est plus large et sans doute moins profonde, mais cela ferait un trop grand détour. N’importe, inutile de se gratter la tête, surtout que nous ne connaissons même pas le débit de cette rivière. Ils sont passés avec des chevaux, nous devrions passer avec nos voitures, quitte par exemple, à couper deux arbres, en tirer deux grands rondins qui serviront de flotteurs de chaque côté d’une voiture et permettront de lui faire traverser la rivière si elle est profonde et large. Car sans être amphibies, elles sont légères et flotteront ainsi facilement.

Je dois dire que mes suggestions amusent beaucoup les jeunes, qui commencent à trouver du plaisir à l’aventure. Je ne perds pas une occasion de leur apprendre à regarder les grands troupeaux qui passent au large, les traces laissées et à les interpréter, la végétation, les étoiles… ils ne sont jamais sortis de leur quartier, c’est pas possible ! Seul Harold réagit de manière blasée ; son attitude me parait bizarre, il se compose une façade, mais je me demande de quel milieu il vient et pourquoi il est là. De plus lui et Mirko, le plus jeune, le plus grand, le plus fort et le plus naïf du lot, se connaissent et ils tiennent des conciliabules qui ne m’ont pas échappé. Enfin, conciliabule n’est pas le bon terme car ils ne semblent pas d’accord.

Sinon, je redoute quand même un problème, car ceux que nous poursuivons sont restés deux jours dans ce secteur avant de repartir. Ils ont moins de trois jours d’avance, mais qu’est-ce qui les a retenus ici ?

  • Là-bas, c’est quoi, au sud-est devant le bosquet de grands arbres ?
  • Nom d’un chien, des éléphants.
  • Tu crois ? J’ai un doute, vérifie aux jumelles.

Avec les cahots, il faut quelque temps à Kamal derrière pour ajuster, et

  • Bizarre, quelque chose ne cadre pas.
  • Et c’est quoi ?
  • Mmh, la couleur ?
  • Touché.
  • Ils ne sont pas gris, mais marron. J’ai l’impression qu’ils sont poilus et marrons. Et ils ont vraiment de très grandes défenses.

Et Tony qui conduit, tout en manœuvrant entre les bosses, suggère,

  • Nom d’un chien, surtout que nous ne sommes pas en Afrique, c’est plus tempéré comme climat, ce ne seraient pas des mammouths ?
  • Bien possible, décidément, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Voici la rivière, après une inspection, nous avons trouvé un endroit où passer sur une sorte de gué naturel, mais comme il y a le risque que le courant nous dévie, nous avons franchi à pied, sauf les conducteurs, puis nous avons solidement fixé à un rocher le bout de la corde du treuil monté à l’avant de la première voiture. Pour limiter encore plus le risque de déport vers l’aval à un point dangereux aux deux tiers de la traversée, nous avons démonté le treuil de l’autre voiture (c’est prévu), l’avons coincé au mieux entre deux rochers en amont avant de traverser, et nous avons fixé sa corde à un point d’ancrage sous le châssis de la première. Celle-là, nous la garderons légèrement tendue manuellement.

Et c’est parti.

Pendant que se fait le transfert, je remarque des traces de chevaux, et ceux-là non ferrés, un troupeau sans doute, mais c’est quoi ça ? Des traces de pas ?? À ce moment,

  • Attention, tend la corde, crie Kamal à Mirko resté de l’autre côté

Merde, le treuil de l’autre côté est à moitié sorti sous un choc ! Heureusement le Mirko qu’est un costaud bloque le tout, et avec l’aide de Tony ils arrivent à le ré arrimer.

Cette zone à remous passée, le reste s’est fait facilement. C’est passé, mais sans la deuxième corde, la voiture aurait été embarquée. Et mes traces de pas ? Je me penche dessus, mais Harold me lance,

  • Eh bien patron, plus qu’à recommencer avec l’autre.
  • Ne vous donnez pas cette peine pour l’instant, ce ne sera peut-être pas utile,

Nous lance une voix féminine qui sort des rochers à quelques mètres.

Je ne suis pas autant surpris que je devrais l’être.

 

La prochaine fois : Réunions chez les Libres Chasseurs

Illustration : Karl Bodmer, junction of the Yellowstone and the Missouri River, about 1839

En prime : https://www.youtube.com/watch?v=qAyD1l4pNDE

Publicités