Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

8 – Projet d’éradication (fin)

Été 2788

 

Souvenons-nous d’ailleurs que l’avenir,

ni ne nous appartient,

ni ne nous échappe absolument,

afin de ne pas tout à fait l’attendre comme devant exister,

et de n’en point désespérer comme devant certainement ne pas exister.

Épicure (lettre sur le bonheur p.10)

 

Et ce fameux soir est venu, nous avons débarqué, et l’impossible est apparu devant nous !

En moins d’une semaine, j’ai basculé dans un monde inexistant, un monde de SF. J’essayais de faire le point, mais dans le baraquement qu’ils nous ont attribué, c’est trop dur avec ces bas-de-plafonds, sont trop bruyants et tout résonne, alors je suis sorti me promener dans la base. Bon, les consignes sont de ne pas bouger de notre baraquement et surtout d’éviter tout contact, mais comme je suis le plus gradé, aucun n’a osé élever une objection quand je leur ai annoncé que j’allais marcher un peu,

  • C’est le meilleur moyen que je connaisse pour une bonne nuit, une petite promenade dehors dans la nature après le diner, histoire de digérer tout ça.

 

Donc, il y a cinq jours, convocation pour embarquement immédiat pour une mission spéciale. Aucune précision, mais c’est classique à part qu’ils ajoutent qu’elle sera facile, que le danger sera réduit, mais l’environnement très spécial.

Ça, pour spécial !

Le jour suivant (ils avaient le feu au cul !), on nous fait monter dans ce truc bizarre, comme un avion trop large et sans ailes et là seulement se font les présentations. Je ne connais aucun des autres gars, nous sommes deux commandos de marine, les trois autres sont des paras, ils se disent tous des forces spéciales, mais j’ai la surprise de découvrir que c’est leur première mission, d’ailleurs je suis le seul Premier Maître, les autres ne vont pas au-delà de sergent ou quartier-maître. Avec nous, est partie Myriam et ses quatre chevaux, qui ne fait pas partie de la mission, et c’est dommage car c’est la plus sympa et la plus intelligente du lot !

Puis ça démarre, et pendant les trois jours, enfin pendant le répit que nous laissent des nausées presque continuelles, nous pouvons consulter différentes vidéos enregistrées par le personnel scientifique de la base vers laquelle on nous conduit.

Mais je n’y ai vraiment cru que tout à l’heure, en mettant le pied sur cette planète.

 

Par contre, l’accueil par l’adjudant Daniélou m’a fait revenir à mes classes. Et c’est ce con qui va nous commander pendant cette mission ? Et quelle mission : mettre hors d’état de nuire trois Aliens et la pute qui les a ralliés !?

Rien ne tient la route là-dedans.

D’abord, faut pas me prendre pour un con, il y a une biologiste sur cette base, elle a fait des tests sur les deux autochtones abattus et le Daniélou a quand même avoué que d’après ces tests, ils sont génétiquement des Homo Sapiens, métissés à dominante européenne avec des composantes africaine et légèrement asiatique, même s’il met en doute tout ce qu’elle raconte. En tout cas, dans le vaisseau, j’avais regardé les deux vidéos qu’elle avait tournées : elles étaient claires, précises, savantes, mais à la portée du premier con venu comme moi. Si cette Amelia dit que ce sont des gens comme nous, je la croirais, plutôt que cet adjudant de mes deux !

D’ailleurs j’ai demandé à la rencontrer mais,

  • Pas de contacts avec les civils !

M’a aboyé le Daniélou.

Et « mettre hors d’état de nuire », ça veut dire « tuer » ou « capturer et ramener à la base » ? Il n’est pas clair là-dessus, et aussi pourquoi il a fallu aller nous chercher pour cette mission sur Terre, au lieu de faire avec les militaires de la base. Pour résumer, il n’est clair sur rien et le nœud du problème, je sens que c’est à chercher du côté de Turaan Genxiin, la petite mongole qui a fait une très brillante présentation dans une vidéo sur les autochtones, simplement à partir des photos prises par ballons.

Alors, elle aurait soi-disant trahi la Terre pour s’enfuir avec ces sauvages ?

Je passe en revue dans ma tête les infos que nous avons arrachées :

  • Adjudant, qui sont précisément ces autochtones que nous devons éliminer ? Combien sont-ils ?
  • Nous jugerons en vue de leur camp.
  • Attendez, mes chefs m’ont déjà fait le coup une fois, de garder des infos cruciales pour eux, et ça a failli tourner à la catastrophe. Alors on n’va pas recommencer ce petit jeu.
  • Les infos ne sont pas fiables.
  • Il faut que je monte voir le colon pour les avoir ?
  • Ils seraient soi-disant trois, un adulte dans la cinquantaine et deux enfants ; mais ça n’tient pas la route.
  • Trois, dont deux mômes, avec des arcs et des poignards, oh là là, quelle redoutable armée ! Je comprends que sur la base, vous ne soyez pas assez nombreux !

Mon ton ne lui plaisait déjà pas, mais voilà que Tony, l’un des jeunes pose la question qui tue.

  • Mais mon adjudant, vous aviez bien trouvé leur camp. On ne peut pas en déduire combien ils étaient ?
  • Bien vu, je lui glisse, mais le Daniélou bafouille,
  • La Genxiin y a mis le feu en partant.

Là, il s’fout vraiment de notre gueule, mais je n’insiste pas, impossible de lui tirer les vers du nez.

  • Au lance-flammes ? demande ironiquement Kamal, l’autre commando de marine, histoire de montrer qu’il n’est pas dupe.
  • Elle a des complices, toute la mafia des scientifiques. Et on a des ordres de l’état-major, alors vous la bouclez et vous exécutez !

Et il a claqué la porte.

Harold, un para, me fait la gueule, je me demande si ce n’est pas surtout à cause de la prime exceptionnelle qui les attend, et qui justifie de fermer les yeux sur tout. Il a commencé à énumérer ce qu’ils allaient faire avec, quand j’ai douché son enthousiasme. J’allais lui faire remarquer que cette prime est totalement disproportionnée par rapport à la mission telle qu’ils nous la présentent, mais ça, il ne voudra pas l’entendre, alors je me suis contenté de remarquer,

  • Vous en ferez quoi de cette prime ici, vous la boirez à la cafétéria de la base ?
  • Pourquoi vous dites ça, patron ? C’est chez moi que j’en ferais quelque chose.
  • Tu crois que tant que l’existence de cette base et de cette planète resteront secrètes, tu pourras revenir sur Terre, enfin revenir vivant, bien sûr ?

Il est resté bouche bée, les conversations sont devenues nettement moins exubérantes, puis le repas est arrivé, les truites étaient bonnes et le reste aussi, et je suis sorti.

 

Je traîne dehors sans arriver à mettre tout ça en place quand je vois émerger d’un des baraquements un gars en treillis, mais avec les barrettes de capitaine de corvette. Un marin, personne ne m’en a parlé, j’y vais.

  • ‘soir, commandant,
  • ‘soir patron, tu peux m’appeler Hiram, ici je ne commande rien ni personne, dit-il en souriant. Et toi tu fais partie des nouveaux arrivants, tu te prénommes comment ?
  • Odysséus. J’suis un commando de marine.
  • Alors, respect, j’en fais partie aussi, même si je suis maintenant détaché. Odysséus, tu dis ? Comme celui de l’Odyssée ?
  • C’était il y a longtemps, mais c’est lui, l’Ulysse de chez vous.
  • T’es grec ?
  • Oui, mais je ne suis guère revenu en Grèce depuis que je fais partie des Forces Spéciales Européennes.
  • Viens dans mon cagibi, on y causera plus discrètement.

J’en suis ressorti une bonne heure après ; maintenant, sûr, j’ai mis les pattes dans un sacré merdier. Mais d’un autre côté, ce peut être une chance comme je n’en aurais jamais plus de ma vie. Comme m’a dit Hiram,

  • Accomplis ta mission, comme tu le sens, juges sur pièces devant ceux que vous devez capturer.
  • N’importe, à leur laisser la vie sauve, nous ne risquons rien.
  • Exactement, ce n’est pas à quelques commandos de trancher pour tous les terriens. Que les politiques et les militaires prennent leur responsabilité, personne ne pourra te reprocher de laisser vivant deux mômes et une fille comme Turaan. Tandis qu’à l’inverse, si vous les assassiniez et que le vent tourne, vous seriez mûrs pour la cour martiale, ou plutôt une disparition suspecte.
  • Et puis, entendre des gens parler ma langue sur une autre planète, ce serait le top du délire, déjà qu’j’ai eu ma dose ces dernières heures !

Au retour, je n’ai pas pipé un mot sur le sujet, mais plutôt,

  • Vous devriez sortir un peu les gars, le ciel est magnifique et au moins ici, l’air ne pue pas.

 

La prochaine fois : Commando, un métier

Illustration : Félix Vallotton, clair de Lune, vers 1895, Musée d’Orsay

En prime : https://www.youtube.com/watch?v=BYVziezAJvQ

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