Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

8 – Projet d’éradication (début)

Été 2788

 

La guerre !

C’est une chose trop grave

pour la confier à des militaires

Georges Clemenceau vers 1887

 

  • Hiram, les militaires nous préparent quelque chose, Elric vient de m’avertir de nous tenir prêt à tout, et surtout à n’importe quoi. Ils ont retardé le départ d’un jour pour négocier de pouvoir ajouter quatre 4×4 et toute une cargaison de commandos de chocs, et virer les chevaux et leur accompagnatrice, puis comme les civils refusaient d’accepter un tel changement sans motif valable, et surtout qu’il fallait plus de dix jours pour réunir une équipe de vingt commandos, ils se sont contenté de deux 4×4 et des cinq commandos qu’ils avaient sous la main, nous laissant quand même quatre chevaux et l’accompagnatrice, en ajoutant qu’ils revenaient au canevas initial – ce qui est faux, car c’étaient huit chevaux et un 4×4 sans commandos – et ils ont au contraire accéléré le départ. C’est quoi cette pagaille ?
  • Essayons de partir des faits : c’était vingt commandos et cinq 4×4 dans dix jours ou cinq commandos et deux 4 x4 au plus vite, au lieu de pas de commandos et un 4×4. Et ils ont refusé de justifier leurs demandes.
  • Donc il valait mieux moins au plus vite et pour un motif qui doit être non avouable, avec cinq commandos, alors qu’ils en ont une quinzaine sous la main à la base, j’en ai conclu.

Nous sommes quatre à essayer de comprendre, Miguel, Bronie, Hiram et moi, enfin à essayer de trouver un motif moins pourri que celui auquel nous pensons tous, et Hiram craque le premier.

  • Pour moi c’est clair, ils veulent rattraper Turaan et s’ils se prennent une semaine de retard, ce ne sera plus jouable, même avec leurs 4×4.
  • Pour nous aussi, mais nous espérions mieux de leur part, ajoute Bronie.
  • Et s’ils ne veulent pas faire appel à des gars de la base, c’est qu’ils sont prêts à aller jusqu’au meurtre, a terminé Miguel.

Il s’en est suivi un silence très lourd, qu’a rompu Bronie,

  • Mais un point qui m’échappe quand même. Il n’y a pas de GPS sur notre matériel parce qu’il ne servirait à rien, puisque nous n’avons pas de réseau de satellites, pas de satellite du tout même.
  • Ouais, continue, j’te vois venir.
  • Alors comment peuvent-ils espérer retrouver Turaan ? Surtout qu’ils se doutent que nous allons l’informer de leurs mouvements. Les radars détecteurs ne fonctionnent qu’à quelques centaines de mètres au mieux, et uniquement sur un espace dégagé.
  • À la trace ? je propose sans conviction.
  • Pas leur style ; s’ils avaient voulu faire ainsi, ils auraient envoyé très vite deux ou trois pisteurs avec une radio. À pied ils n’auraient sans doute pas rattrapé Turaan, mais auraient conservé le contact et simplifié la tâche pour le 4×4. Je crois que Bronie a touché juste et je ne connais pas la réponse, mais il faut trouver et vite. Je vais m’en charger, mais si vous avez une piste…
  • A leur place, je ferais un raid chez nous pour nous confisquer la radio. La radio de secours, il faudrait la planquer mieux.
  • Si nous utilisions le camp des Rhéaniens ? Il y a là un abri sous roche où nous avons stocké toutes leurs affaires.
  • Et si Angela a fini de mettre au point le relais parallèle, nous pourrions y installer aussi le poste clandestin, au cas où ils reprendraient le contrôle des trans par le tunnel.
  • Elle est en train de le tester, on va le faire dès qu’il aura fini.
  • Et à l’autre bout, qui contrôle ? Les militaires pourraient prendre la main là aussi.
  • T’inquiètes, c’est verrouillé !

Ça, de la part d’Hiram, veut dire que ce sont les SR qui gèrent ça. Là-bas la direction politique laisse les militaires et les civils s’entre bagarrer, mais garde la haute main sur les infos.

Angela est la spécialiste en électronique et informatique. Elle est une civile, mais embauchée par les militaires, enfin en sous-main par les SR comme Hiram, et au final elle ne dépend officiellement que de l’administrateur civil, et en réalité fonctionne maintenant en binôme avec Hiram en direct pour les SR. Cela illustre bien la confusion sur cette base, mais avec de la bonne volonté, cela marche très bien ; même si la hiérarchie militaire ne supporte pas – et d’autant plus que ça marche, sur son dos !

Trois jours sont passés, ce soir arrivée du vaisseau, et je croise Hiram en fin d’après-midi, qu’a l’air soucieux.

  • Hiram, ça n’te surprend pas qu’ils n’aient pas tenté de s’emparer de notre radio ?
  • Plus maintenant et j’sais pourquoi, et aussi que j’suis un con !
  • ? Oh la la, tu nous fais une déprime. Mais ton informateur t’a appris quelque chose ? Au fait, c’est qui ?

Je ne pensais pas qu’il allait me le dire, mais je me trompais.

  • Dans ce cas, c’est Nadine qui ne veut pas qu’ils fassent des crasses à sa copine. Tu sais comment ils repèrent Turaan ?
  • Non ?
  • Grâce au contact radio qu’elle a chaque soir avec nous.
  • Ah, merde.
  • Ça, ce n’est pas grave car nous pouvons agir en conséquence, suffit de changer la fréquence et l’heure d’émission, pour égarer toute recherche systématique.
  • Et le point grave qui te fait dire que t’es un con ?
  • Hannah, c’est elle qui leur a donné l’heure et la fréquence d’émission.

Là, j’ai ouvert la bouche sans rien trouver à dire, puis,

  • La vengeance d’une femme jalouse peut être redoutable. C’est la conséquence du patin chaud et humide que t’a roulé Turaan au moment du départ ?
  • Exactement, pourtant rien d’autre ne s’était passé. Mais elle me l’a plus reproché que si nous avions passé la nuit ensemble et elle a rompu pour ça.
  • Elle n’est pas idiote, entre elle et toi, c’était encore plus sexuel qu’entre Turaan et Florin ; mais entre toi et Turaan, l’amitié devenait amoureuse. Mine de rien, peut-être qu’Hannah est devenue amoureuse, elle s’est piégée au jeu.
  • Pourtant, c’est elle qui m’a sauté dessus, si j’puis dire.
  • Et alors, la logique et l’amour ne vont guère ensemble. Et je rappellerai au soldat qu’en amour comme à la guerre, tous les coups sont permis.
  • Je suis devenu trop politique pour faire maintenant un bon soldat. En tout cas, depuis hier elle a tenté de se rabibocher – d’évidence aussi c’est calculé, je ne sais pas ce qu’elle a négocié, mais elle a causé longtemps avec Chenet, ‘sûr. Heureusement ce n’était pas encore fait et je ne lui ai donné aucune info. Mais il faut faire le tour pour savoir qui est au courant de tout ce dont nous discutons depuis trois jours et aurait pu l’informer par ignorance.
  • Je me mets à raisonner comme vous, les stratèges : tu peux en profiter pour lui distiller de fausses infos.
  • Ah, pour une fois je n’y avais pas pensé.
  • La nuit prochaine va être chaude, chacun pensera baiser l’autre, ce devrait être très stimulant !
  • Amelia, dans le genre direct et cynique, t’es redoutable quand tu veux.

Ouais, ce que je voudrais plutôt c’est, loin de cette base, galoper dans ces steppes, naviguer dans cette mer d’herbes, tirer des bords à la poursuite des troupeaux, l’arc à portée de main ou au moins l’appareil photo…

 

La prochaine fois : Projet d’éradication (fin)

Illustration : œuvre de Marc Janson (Pour plus de détail lire « Janson » éditeur Altamira avec des commentaires de Roland Barthes, Patrick Waldberg et André Pieyre de Mandiargues.)

En prime, le petit ravailleur : https://www.youtube.com/watch?v=wepozgVYglM

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