Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

7 – Retour sur Terre

Été 2788

 

Entre nous bonnes gens,

pour reconnaître

Qu’on n’est pas intelligent

il faudrait l’être

Georges Brassens : ceux qui ne pensent pas comme nous …

 

Aujourd’hui, réunion extraordinaire où je vais présenter les résultats obtenus par Turaan, et commencer par dévoiler toute l’histoire. Les jeunes des trans avec lesquels j’avais soigneusement établi (grâce à Turaan et ses amis), et maintenu les contacts m’ont promis de filmer toute la réunion, suivant un angle de vue particulier. Je voudrais voir la réaction des militaires, car contrairement à Matthew El Khaled, qui croit encore dominer la situation, je suis convaincu qu’ils nous ont contourné et manœuvrent en direct, avant de nous écarter bientôt.

  • Alors Évremond, vous avez quoi de si extraordinaire à nous apprendre ?
  • Je résume. Il y a onze jours, des militaires ont découvert la présence d’humains aux abords du camp. Ils ont gardé l’info secrète, sans en aviser les autorités civiles présentes, puis il y a six jours ils ont découvert leur camp et à cette occasion, un couple d’autochtones a été assassiné par un militaire, sur ordre de ses supérieurs, comme il l’avait précisé.
  • Aucun ordre n’a été donné, c’est un coup de folie du responsable, je l’ai déjà expliqué.
  • Ce n’est pas du tout ce qu’il ressort de la discussion à chaud qu’il a eu avec le commandant Donnadieu ; ce dernier maintient qu’il y a eu ordre et d’autres pourraient témoigner en ce sens. Un tel prétendu cafouillage serait digne d’une enquête sérieuse sur ceux qui ont commis cet acte et leur hiérarchie qui les a couverts, ou leur a donné l’illusion qu’ils le seraient. Si on y ajoute, ce qui est une certitude, que la dite hiérarchie a volontairement cherché à cacher la présence d’autochtones, cela jette un doute sur le sérieux ou les arrière-pensées avec lesquelles l’armée a sélectionné ceux qui sont sur cette base. Vous voulez que je demande l’ouverture d’une telle enquête ?

Tiens, Anton Balthus, le représentant des renseignements est sorti du bois, et brutalement. Ces gens-là détestent être pris par surprise. Les surprises, ce sont eux qui s’en chargent. J’ai d’ailleurs découvert récemment que ce sont eux qui ont la haute main sur les trans et non les militaires.

  • Laissons, continuez Évremond.
  • Dans la nuit qui a suivi, avec mon accord, et après discussion avec d’autres membres de la base, Turaan Genxiin est partie à la poursuite des autres personnes de ce camp, soit a priori un adulte et deux jeunes. Elle a pris les quatre chevaux, et une bonne partie de leur équipement : tentes, lits, cuisine, carnets, cartes, arcs, dagues et autres objets pour faciliter les négociations qui risquaient d’être périlleuses.
  • Vous allez nous faire croire que cette gamine est partie seule ?
  • Vos représentants peuvent certifier que personne d’autre ne manque à la base. Enfin, vous me direz qu’ils n’ont même pas remarqué son absence ni celle des chevaux, alors…
  • Les autorités militaires devaient être tenus au courant, c’est inadmissible.
  • Certainement, après les brillants résultats que vous avez obtenus. Elle avait été envoyée là-bas pour établir les contacts avec les autochtones, donc c’est sa responsabilité, a rappelé Khaled. N’importe, en cachant aux responsables civils pendant cinq jours la présence de ce camp, vous avez ouvert la boite de Pandore, ne vous étonnez pas du retour de bâton !
  • Et si elle voulait rattraper ceux qu’elle avait entrevus, elle devait agir vite, sans attendre un accord signé, tamponné…
  • Mais c’était de la folie d’envoyer une gamine inexpérimentée dans cette jungle.
  • Elle connaît les chevaux, la vie à la campagne, la chasse ; pendant ces deux premiers mois elle a passé plus de temps en dehors de la base que qui que ce soit d’autre, en particulier vos commandos expérimentés qui y sont restés frileusement confinés. Pour le cran et le courage, elle leur en remontrerait, et pour la jugeote, Turaan est largement au-dessus de la hiérarchie militaire qui sévit sur cette base.
  • Je ne vous permets pas d’insulter notre commandement.
  • Un certain nombre d’actes ont été recensés qui prouvent que vous avez envoyé là-bas une remarquable brochette d’incapables, ce que confirmeraient les civils présents et un certain nombre de militaires aussi, s’ils pouvaient s’exprimer librement.

Balthus en rajoute une couche, ils l’ont définitivement énervé, et moi aussi,

  • Et puis commencez par vous renseigner, ce ne serait pas trop tôt, il s’agit d’une steppe, pas d’une jungle. D’ailleurs elle a réussi.
  • Elle les a rejoints et a survécu à cette rencontre ?
  • En trois jours.
  • Cela n’étonnera pas nos directeurs civils qui la connaissent bien. C’est le genre de collaboratrice qui, quand elle accepte une mission, et à condition que vous la laissiez libre d’agir, vous accomplit à la perfection en trois jours ce qui demanderait dix jours a minima au collaborateur moyen, et avec des résultats nettement plus médiocres, précise Khaled.
  • Pour l’instant elle a surtout eu de la chance.
  • 10% de chance et 90% d’intelligence. Je lui fais confiance pour avoir mis tous les atouts de son côté pour réussir. En tout cas, voilà les premiers résultats.
  • Mais ils étaient partis pour rejoindre les régions peuplées au plus vite et les avertir de notre présence ?

Tiens, un militaire pose une question.

  • Plus pour le moment, ils ont ralenti et passent un maximum de temps à discuter avec Turaan : elle apprend leur langue et eux se mettent à l’anglais.

C’est parfaitement faux, ils continuent au même rythme, je lui ai même conseillé de faire ainsi, mais ça, je le garde pour moi – comme je l’ai dit à Hiram et Bronislaw, au nom de la raison d’État, certains de nos dirigeants ne reculeront devant rien, même un assassinat, l’enjeu est trop gros, j’en suis maintenant convaincu. Donc, moins ils en sauront sur la position de Turaan et l’avancée de ses négociations, pour l’instant, mieux cela vaudra. Et un autre militaire demande,

  • Leur armement se limite à des armes blanches et des arcs ?
  • Exactement.

Décidément ils ne voient les Rhéaniens que comme des ennemis potentiels. Je n’ai pas précisé qu’il s’agit d’un arc composite, ancêtre chez nous de l’arc à double courbure, dont l’un des modèles possède une lame métallique insérée pour renforcer son élasticité. Turaan nous a posé plusieurs questions détaillées sur ce sujet et mon équipe est devenue très férue sur cette question.

  • Vous parlez d’un contact ? Avec trois personnes dont deux gamins !
  • Et alors, justement ! Elle a d’ailleurs pu constater que ces gamins ou plutôt ces ados, qui sont quand même arrivé à échapper à vos commandos d’élite, sont très débrouillards et beaucoup plus instruits que le gamin moyen d’il y a trois ou quatre siècles, et je ne parle même pas de l’actuel !
  • Pour conclure provisoirement, si à en croire les chefs militaires de la base, ils semblent en être au Moyen Age, l’analogie avec le Japon du XVIIIe siècle est sans doute plus probante.
  • En ce domaine, je me fierai plus à l’expertise de Mlle Genxiin qu’à celle du colonel Chenet.
  • Mais elle a raison d’être prudente, il faudra attendre les prochains jours, il peut y avoir une erreur totale de compréhension. En un sens, il vaut mieux qu’elle soit seule et qu’ils ne soient que trois, cela diminue les conséquences graves que pourraient entraîner des erreurs s’ils étaient plus nombreux.

 

J’ai repris le film de la conférence et examiné de près les réactions des militaires ; c’est clair, ils ont bouché les oreilles, fermé les yeux et ils vont continuer à jouer leur partie. J’en ai parlé avec Balthus et il a confirmé mon intuition : ils veulent tenir à l’écart les autochtones, établir une véritable tête de pont militaire, et suivre par une occupation de toute la partie non cultivée de ce continent, contre les autochtones si besoin est, et avant que les autres puissances régionales soient sur le coup. Pour les politiques, elle l’a bien dit : Nos dirigeants croient que diriger consiste à donner des gages aux uns puis aux autres. Mais maintenant ils en arrivent à donner des gages simultanément à tous, les (nous) laisser se battre et compter les morts ensuite ! Et je saisis maintenant clairement la position des SR, ils sont en direct avec les politiques, et leur fournissent les seules infos fiables, mais pour l’instant n’interviennent pas. En réalité nos dirigeants ne sont pas d’accord entre eux, et je crois que les plus politiques laissent volontairement les militaires agir – surtout que ces derniers tentent de mettre les religieux dans leur poche – et ils attendent qu’ils se plantent pour écarter les deux groupes d’un coup et reprendre la main. C’est un jeu dangereux qui sur Terre mènerait vite à des provocations et une escalade.

D’un autre côté cela signifie que nous aussi pouvons jouer notre partie sans leur demander leur avis ! Je vais transmettre cette info à Turaan, c’est elle qui tranchera, car avec leurs conneries, c’est sa vie à elle qui va être en danger, pas la mienne. Et puis, nous n’arrivons déjà pas à gérer nos territoires, pas la peine d’aller en pourrir d’autres !

Décidément, ma chère Turaan m’a contaminé…

 

La prochaine fois : Projet d’éradication

Illustration : les quatre éléments, l’Eau par Arcimboldo, 1566, collection privée

En prime, le Grand Pan

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