Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

6 – Dans la Steppe (fin)

Été 2788

 

De deux choses Lune

L’autre c’est le Soleil

Jacques Prévert

 

Au fait, je ne sais rien de leur vie amoureuse, ces deux gamins ne vivent quand même pas en couple ? Non, aucun indice à part qu’ils partagent fraternellement la même tente, et je l’aurais vu depuis longtemps. Par contre, ils sont très complices, c’est visible. C’est comment le sexe et l’amour pour les ados chez eux ? Et chez les adultes aussi d’ailleurs ? Pourvu que je ne fasse pas de grosse bourde !

 

Un nouveau jour, et

  • Allez ce soir, Socrate, on a décidé, on attaque.
  • Aïe !
  • On va faire avouer à Turaan d’où elle vient. Je vais préparer des fers rouges, par Héphaïstos,
  • Et des plumes pour la chatouiller jusqu’à ce qu’elle craque, par Dionysos.
  • Je vous laisse faire, les enfants. Je vais bien m’amuser, je crois.
  • Et attention, nous avons parié chacun sur son origine, et celui qui perd devra dépouiller le gibier pendant une semaine, par Artémis.

Avant le repas du soir, Turaan a sorti une veste et une robe qu’elle avait dans un sac, pour les défroisser je crois. Elles sont belles, un bon travail de couture, qu’Écureuil a regardé de près ; c’est elle qui les a faites avec l’aide de sa mère ; il lui a appris que son père est couturier ; c’est curieux, si j’ai bien compris, chez eux ce sont surtout les femmes qui font de la couture.

Après le repas, bien enveloppés pour nous protéger des insectes, nous déplions notre carte de Rhéa à la lueur du feu. Je lui montre Massilia au bord de la côte Est en nous désignant. Puis je dessine sur un papier un petit cheval avec son cavalier à qui je fais traverser la moitié de la terre. Turaan nous montre qu’elle est très impressionnée – doivent pas  faire beaucoup de cheval chez elle – enfin je le pointe sur notre camp de ce soir. Puis Écureuil exécute un dessin de son camp à elle, le place, la désigne, elle dit oui. Ensuite, nous nous désignons et remontrons Massilia, je sors un dessin, une estampe du port, montre Écureuil, elle acquiesce, puis un dessin de ma ferme, et là elle me précède, me désigne puis le dessin – bon ça marche. Enfin, nous la désignons tous les deux, nous montrons la carte, pointant le doigt au hasard, ici puis là, et nous la lui donnons et attendons.

Turaan soupire, et semble très embêtée. Alors grand-père l’appelle et désigne les quatre horizons, puis le ciel.

  • Ah non, Grand-père ! Moi je disais, une grande île vers l’Ouest, Écureuil a déjà parié sur une grande île au Pôle sud, et toi tu t’y mets aussi ? T’ajoutes les lunes ?
  • Non, pas les lunes, je vais parier sur les étoiles, si vous m’autorisez à participer. Le sage Xhunta n’a-t-il pas évoqué d’autres mondes à l’infini autour des étoiles ?
  • Sont tous fous dans cette steppe, par Seth !

En tout cas le geste de grand-père l’a rassurée, car elle a montré à son tour le ciel, zut ?! Sur un autre papier, elle redessine un cercle et place dessus en plus petit notre continent. Au-dessus elle place nos trois lunes. Nous plaçons Massilia pour lui montrer que nous saisissons, citons Rhéa en désignant la planète, son visage s’éclaire et elle s’entraîne à répéter correctement. Nous l’avions déjà nommé, mais sans expliquer clairement ce dont il s’agissait.

  • Jusqu’ici, ça va. Rezut, elle prend une deuxième feuille et elle fait quoi ?
  • Elle redessine Rhéa et les trois lunes en plus petit et ?
  • J’ai compris, c’est le soleil.
  • Tiens, elle le faut plus grand que Rhéa, donc Xhunta avait raison sur ce point. Mais elle fait quoi ?
  • D’autres soleils, pleins de soleils.
  • Ça veut dire que les étoiles sont d’autres soleils ?
  • Lune, ton idée est géniale ! Et sinon elle veut dire quoi ?
  • Qu’il lui faudrait plein de feuilles pour aller très loin et dessiner encore plein de soleils.
  • Ah, merde !
  • Pourquoi ? Ce n’est pas une catastrophe, c’est extraordinaire.
  • Oui, mais je sens que nous serons tous les deux de corvée de dépouillage de gibier jusqu’au retour à Massilia pendant que ton grand-père nous regardera faire, les doigts de pied en éventail.
  • Xhunta avait vu juste, conclut Socrate.
  • Bon, alors Socrate, c’est Xhunta qui sera exempté de corvée de dépouillage de gibier, d’ac ?
  • Écureuil Fripon, t’as bien mérité ton surnom une fois d’plus ! Mais d’accord.

Et pendant que Socrate expédie une bonne bourrade à Écureuil, effectivement, sur une troisième feuille, elle a dessiné un cercle, sa Rhéa à elle, nous a-t-elle fait comprendre mais avec plusieurs terres.

Au bout de plusieurs minutes à échanger les noms de nos pays, Écureuil se lève,

  • Bon, et maintenant la question qui tue, par la Sphinge, énonce-t-il à haute voix.

Il reprend son cheval avec son cavalier – il nomme ce dernier Turaan – et le fait galoper de la planète de Turaan à la nôtre. Il montre clairement qu’il doit galoper très vite, très longtemps, qu’il tire une langue de six pieds de long et va s’écrouler épuisé, les quatre fers en l’air. Elle essaie de retenir son sérieux, mais elle éclate de rire devant les mimiques du clown. Elle se gratte un peu la tête mais sans lui laisser le temps d’en placer une, notre Écureuil fait son grand numéro de la soirée en dessinant … le gros ellipto heu ti … enfin le machin rond à pattes. Elle le regarde ébahi, se retourne vers nous, mais nous haussons les épaules, nous n’y avions pas pensé – je ne sais pas si hausser les épaules veut dire la même chose chez elle – elle prend le vaisseau et le fait voyager entre les deux planètes. Alors là, grand-père et moi applaudissons Écureuil.

 

Alors là, il me la coupe. Il a fait comment ? À notre arrivée, il n’y avait personne, c’est sûr. Donc il n’a pu détecter l’arrivée ou le départ de notre vaisseau, car cela ne faisait que quinze jours qu’ils nous avaient découvert et nous n’avions pas fait de transfert les trois dernières semaines. Sinon, il connaîtrait déjà un équivalent ? Mais d’après nos observations en ballon, ils en sont au stade de la voile et du cheval. Et j’ai l’impression, si j’ai bien compris leur attitude, que ses deux amis n’y avaient pas pensé. Il est plus que débrouillard, il est nettement plus intelligent que la moyenne des mômes de son âge que j’aie fréquenté. Je ne saurais dire pourquoi, cela me fait plaisir qu’il l’ait découvert et du coup je lui dépose un baiser sur chaque joue. Sa copine m’en a déjà fait un le premier jour pour exprimer son contentement, et Socrate aussi, donc je ne risque pas de le choquer, je pense.

C’est pénible de devoir réfléchir à tous ses gestes !

Et j’ai pu vérifier que lui aussi est déjà un peu plus grand que moi. C’est osé de généraliser à partir de trois personnes, mais ils sont d’évidence bien nourris, même si les jeunes n’ont pas un poil de graisse.

J’ai envoyé des roucoulades quand Turaan a fait une bise à Écureuil et j’ai ajouté,

  • Je croyais que tu la destinais à grand-père ?
  • blblblblblb…
  • Vous me destiniez qui, les enfants, par Éros ?
  • Oh nous, rien.
  • Non rien.
  • Hum…

 

Quelque chose soudain me frappe ! Rhéa, c’est aussi une déesse grecque, j’en suis sûre. Quand j’avais douze ans, je les connaissais par cœur, mais là, celle-là ne me revient pas. Il faudra que je demande à Bronie de se renseigner.

Et un nouveau jour s’est levé.

Si Écureuil semble très bon en couture et le meilleur chasseur à l’arc, si les deux font jeu égal à leur pratique du bâton – ce soir c’est Lune qui l’a emporté – c’est elle qui est la spécialiste des chevaux, comme son grand-père. Eux vivent à la campagne, alors qu’Écureuil vit à Massilia.

Lune, Écureuil ? Oui, aujourd’hui j’ai compris la moitié de leurs noms : Akiouros veut dire Écureuil, je l’ai appris quand nous en avons croisé deux qui jouaient dans un arbre. Du coup, ils ont dû réaliser qu’ils avaient oublié ce point et ils m’ont appris que Fegari veut dire Lune. Je croyais que c’était Séléné comme en grec, mais j’ai finalement compris que Fegari désigne la plus grosse lune, Séléné la moyenne et que la plus petite s’appelle tout simplement la Petite. D’après l’explication de l’autre soir, ils n’ont pas de nom de famille et semblent très bien vivre sans. Pour la deuxième partie de leurs noms, je n’ai pas encore compris, mais ce doit être un qualificatif. Socrate n’en a pas, mais si j’ai bien compris Écureuil, tout le monde connaît Socrate dans les Comtés.

Deux jours de passés, et ce soir Socrate a pris sa bizarre cithare ; il la pose à plat sur ses genoux, commence un air très folk, Écureuil démarre fort par une série d’onomatopées et un refrain, et soudain il part dans une chanson, un déluge de paroles à un rythme qui me laisse pantois, tandis que Lune danse à un rythme endiablé et que sa longue chevelure qu’elle a défaite tournoie autour d’elle…

À la fin j’applaudis comme une môme.

Nous avons beaucoup chanté (enfin, je suis arrivé à reprendre les refrains grâce à leur patience) jusqu’à plus d’heure, demain sera dur mais c’était trop bien. Une fois de plus, Notre Encyclopédie Portative Préférée est muette, je ne sais pas du tout à quoi rattacher l’instrument de Socrate, je dis cithare, une intuition, mais ce n’est qu’un nom pour moi.

Les journées galopent, mais nous moins. Nous devons nous arrêter si souvent pour des explications supplémentaires que nous piétinons ; par contre je fais de nets progrès en Fahradien et les deux loustics se mettent à l’anglais avec une vivacité d’esprit qui me réjouit.

J’ai compris à quoi correspond ce Fahrad : leur pays, enfin la partie habitée à l’Est, est divisé en plusieurs Comtés : Kratos, Virène, Fahrad, Digara et les Îles Orientales. Eux sont de Fahrad dont la ville principale Massilia, est au bord de l’Océan. J’ai utilisé le terme Comté, car j’ai l’impression qu’il ne s’agit pas d’États, avec des frontières marquées. D’ailleurs ils parlent tous la même langue, enfin avec des nuances si j’ai bien compris, mais ils se comprennent tous entre eux. Pour leur structure politique, je suis dans le brouillard complet.

Nous devrions quand même arriver à Massilia dans trois mois, juste avant l’hiver, si nous accélérons un peu.

J’écris Massilia car la prononciation en est très proche, c’est comme Socrate, il y a des consonances grecques … enfin pour le peu que j’en connais, quelques noms propres. Déjà que pour les langues vivantes, nous les abandonnons toutes les unes après les autres au profit de l’anglais, alors pour les langues mortes ou celles d’un pays aussi petit que la Grèce !

Bronie m’a dit pour Rhéa, et ce qui me frappe est que c’est la fille de Gaia, la Terre ! Alors pour des Grecs venus de la Terre, avoir nommé cette planète d’après le nom de sa fille serait d’une redoutable logique !

Par contre, ils utilisent un claquement de langue – enfin j’ai mis longtemps à comprendre que c’était une vraie consonne, qu’un mot avec ce clac n’était pas le même que ce mot sans ce claquement. Et ils ont une consonne écrite qui correspond, et qui ne fait pas du tout grecque, elle. Je me demande s’il y a des langues sur Terre, vivantes ou mortes, où cela se rencontre. Cela pourrait témoigner… de pas grand-chose, l’exemple du hongrois en Europe montre que langue ne veut pas dire migration, mais qu’il y a eu a minima un petit groupe venu avec une langue ayant cette particularité, ou alors c’est une invention rhéanienne. Ah, un indice, ceux de Digara, le Comté du Sud, utilisent deux clacs différents, donc cela pourrait venir de chez eux.

Autre chose, tous les soirs, quand ils ne chantent pas, l’un d’entre eux raconte une histoire ; enfin Socrate raconte souvent seul, mais Lune et Écureuil la racontent à deux, et chacun apprend à suivre le rythme de l’autre, à le laisser parler, à reprendre au vol. Conter chez eux est une activité aussi importante que chasser, s’occuper des chevaux, faire la cuisine… c’est une activité quotidienne et vitale. Alors pas étonnant que ces gamins parlent mieux que certains adultes de chez nous, et en tout cas, c’est plus poétique et fleuri, mais je suis incapable de traduire ces nuances, et même de les suivre, pour l’instant, mais j’y travaille !

 

  • Écureuil, raconte-moi encore l’histoire de l’elfe des fleurs, j’aime comme tu la racontes.
  • Alors, une version pour toi seule, dans le creux de l’oreille, qu’ils n’entendent pas dans leurs tentes.

 

La journée suivante, c’est l’heure de la sieste, je suis allongée sur le dos, enfouie dans les hautes herbes, flottant sur une mer d’herbes, une coccinelle grimpe sur une herbe devant mon nez, aucun bruit mécanique ne vient me troubler, aucune fumée suspecte ne barre le ciel, aucune odeur de plastique ne vient énerver mon nez, mon esprit vole dans les nuages, loin au-dessus de nous, et j’avoue à Socrate,

  • Je suis bien.

 

La prochaine fois : Retour sur Terre

Illustration : les quatre éléments, le Feu par Arcimboldo, 1566, collection privée

En prime, Be my man par Asa

Version live : http://mytaratata.com/taratata/362/asa-be-my-man-2010

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