Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

6 – Dans la Steppe (début)

Été 2788

Pars, oublie la Terre

Pars, viens avec nous tu verras

les joyeux matins et les grands chemins

où l’on marche à l’aventure

Charles Trenet, la route enchantée

 

  • Tu peux faire cuire encore un peu le lapin, par Hestia.
  • Qu’est-ce qu’elle nous propose dans cette marmite ?
  • C’est de la compote de pomme, par Déméter.
  • Elle est bonne, mais il manque un petit quelque chose.
  • Oh, écoutez-le, elle a dû faire ça sur un feu improvisé un soir et il chipote. Turaan, elle est très bonne. Ça « compote », et ça « pomme », par Hermès.
  • Elle a les yeux en amande comme toi, par Aphrodite,
  • Et de longs cheveux noirs comme les tiens, par Athéna.
  • Pourquoi tu souris grand-père ?
  • Après votre première rencontre, je me souviens d’une qui me disait « il a de jolis yeux ce garçon » et d’un qui remarquait « Lune, elle a une belle chevelure ».
  • Hum !
  • Hum, hum, passons ! Bon elle a un petit nez, comme le tien, même plus petit, par Aphrodite.
  • Des gens de Kratos sont comme ça, maitre Hiroshige par exemple, qui a aussi ses yeux et ses cheveux, mais je trouve que c’est plus marqué chez elle, par le Tao.
  • Finalement, elle nous ressemble.
  • En tout cas, elle a l’air de trouver ce lapin bon,
  • Et d’être contente de se trouver avec nous, par Dionysos.
  • Dionysos ?

Turaan a répété ce nom, nous n’avons pas relevé surtout qu’elle était en train de sortir d’autres objets.

  • Ah, je crois que Turaan veut nous montrer ce qu’elle a amené.
  • Ah ça c’est bien, des filets pour la chasse et ceux-là pour la pêche, par Poséidon.
  • Poséidon ?
  • Tiens, elle connaît le nom de ce dieu ? Oui, Poséidon !

Elle a répété Poséidon, intriguée d’évidence.

  • Les enfants, elle avait déjà réagi avec Dionysos, aussi quand nous prononcerons le nom d’un dieu, nous le répéterons et ferons une pause, pour voir si elle réagit.
  • Eh bien avec notre manie de placer un dieu au coin de toutes nos phrases, on va souvent faire des pauses !
  • Du savon.
  • Ouais, hip, hip, hip, hourra pour le savon !
  • Hip, hip, hip, hourra !
  • Et mes chemises, oh c’est trop gentil, j’lui fait une bise sur la joue, smack !
  • Par Héra, fais attention, peut-être que les baisers c’est interdit, ou au contraire c’est comme si tu lui disais que tu veux coucher avec elle.
  • Arrête de te prendre la tête, Écureuil angoissé !
  • Oh, ma cithare, j’en rêvais par Euterpe !

Et du coup grand-père l’a prise entre ses bras et soulevée de terre pour lui déposer un baiser sur chaque joue. Elle a ri et répété « Euterpe » en montrant l’instrument ; elle sait qu’Euterpe est la Muse de la musique !

  • Alors, t’as vu avec grand-père ?
  • Ça l’a fait rire. On va voir si elle lui fait des propositions ce soir, par Aphrodite.
  • Imbécile, par Héphaïstos !
  • Allez les enfants, Turaan, on repart.
  • Tu crois qu’elle comprend, grand-père ?
  • Ça ne fait rien, il faut faire comme, et elle est partante. Continuez à écrire sur le carnet, par Thot.

 

L’après-midi est passé comme un rêve. Nous venons de trouver un bon petit endroit pour la nuit, enfin pour le repas du soir.

  • Ce soir, on ne repart pas, si vous êtes d’accord les enfants ; il y a trop à discuter, par Hermès.
  • En tout cas, je crois qu’avec ce qu’elle a amené et ces chevaux supplémentaires, nous devrions nous en sortir, arriver sans trop de peine à Massilia.
  • Et plus vite, par Apollon.

Les étoiles brillent au-dessus de nous, les lunes sont couchées, pas un nuage, la Rivière Céleste étincelle cette nuit. Nous écoutons la nuit respirer et rentrons dans notre tente retrouvée, et surtout le lit de camp, aaahhh, merci Morphée. Cette nuit, grâce à Turaan, nous avons chacun retrouvé tente et lit de camp. Écureuil et moi nous sommes installés loin de grand-père et Turaan, pour pouvoir causer tranquille.

  • C’est drôle, on ne sait pas encore d’où elle vient, ses compatriotes ont tué deux de nos amis, par Arès,
  • Et on sympathise quand même. C’est marrant, elle connaît les noms de nos dieux, alors qu’elle ne comprend pas notre langue ?
  • Ouais, faudra creuser. Et comment ça va tourner entre elle et Socrate ?
  • Tourner ? Tu veux dire quoi ?
  • Ben, un homme et une femme seuls ou presque dans la steppe, par Artémis. C’est vrai que ton grand-père n’est plus très jeune.
  • Quoi, il n’est pas croulant mon grand-père ! Seulement depuis la mort d’Ariane il y a près de deux ans, il a eu du mal à retrouver goût à la vie, par Hadès. C’est pour ça que j’ai insisté pour qu’il vienne avec nous.
  • T’as eu raison, il est en pleine forme. Les filles vous pensez à des trucs que nous les garçons… enfin surtout toi.
  • Ça c’est gentil, mais enfin, grand-père et Turaan, t’es bien un garçon, toujours pressé. Comme dit ma maman : « caresse de garçon, jamais assez long »… heu…
  • Lune, tu veux dire quoi là ?
  • Heueueue … tu sais bien !
  • Non, j’sais pas ; « tu sais bien » c’est la réponse que font mes copains quand ils répètent une phrase toute faite à laquelle ils ont rien compris.
  • Je vois, et ils disent ça pour te faire taire, parce que t’oseras pas avouer devant les autres que tu sais pas. Mais toi, t’oses avouer, je l’ai déjà vu et t’as raison.
  • Exactement. Et toi, t’es pas comme mes copains, tu sais, alors ?
  • … Écureuil, promis j’ferais pas comme tes copains, j’te dirais, mais pas maintenant, j’ai envie de parler de Turaan et des autres là-bas.
  • D’ac’, j’peux t’faire confiance. Bon, j’en étais où ? Ah oui, on  sait pas comment c’est entre les hommes et les femmes entre eux, mais j’ai l’impression que c’est pas aussi bien que chez nous, par Aphrodite.
  • Pourquoi ?
  • Dans leur camp, ceux qui se trimbalaient avec des armes étaient pratiquement toujours des hommes, par Arès.
  • C’est vrai, toi aussi t’as l’œil. Mais justement c’étaient ceux avec tous le même costume qui portaient des armes.
  • J’avais pas bien fait gaffe, t’as raison : alors du moment que t’as ce costume, t’as une arme et parfois t’es une femme. Et si tu l’as pas, parfois t’as une arme, et t’es un homme ou une femme, par Athéna.
  • Bon résumé, à deux, c’est mieux, les Nains soient loués.
  • Bonne nuit, Écureuil Fripon,
  • Bonne nuit, Lune Douce.

 

Je suis rentrée dans ma tente et je repasse dans ma tête toute cette journée.

Ils connaissent ce terrain comme leur poche, je commence à croire que j’ai des chances de réussir avec eux. Eux aussi, je crois, apprécient ce que j’ai amené. Ce soir, nous avons tenté d’échanger des informations jusqu’à épuisement. De plus, j’ai expédié un message à Bronie, donc il a fallu que je leur explique, enfin que j’essaie…

Par contre, ce qui est génial, c’est qu’ils ponctuent presque toutes les phrases de noms de dieux grecs ; pas que grecs d’ailleurs, il y en a deux ou trois que je n’ai pas su reconnaître, il est vrai que ma passion pour la mythologie remonte à mes dix ans, alors j’ai des trous. Mais cela confirme les origines grecques de l’alphabet.

Ce n’est qu’au moment de m’endormir que je me suis interrogée sur les jours suivants. Nous sommes un homme, une femme, avec deux enfants, loin de tout, de deux cultures on ne peut plus différentes, ça a mal débuté avec mes coreligionnaires, alors il va falloir que je continue à mériter leur confiance. Et puis je ne sais rien des relations entre hommes et femmes dans leur culture. Je commence à comprendre sur le terrain les problèmes des ethnologues.

Mais en repensant rien qu’à ce petit groupe, je peux en déduire peut-être beaucoup.

Déjà les vêtements, ils sont identiques, pour ce que je vois, soit un short ni très court ni très serré et une chemise sans manches, ample aussi – plutôt la coupe d’un Marcel – sauf qu’elle est soigneusement cousue et ornée avec de petites perles ou du cuir découpé de manière très individualiste. Pas que les vêtements, un détail revient et me fait sourire : au moment d’une pause pour resserrer des courroies, Appalen Fegari a sauté de cheval et est allée derrière un arbre, elle y a accroché son short – tiens, pas le slip ? et d’évidence a fait pipi debout – eh oui, même le choix en ce domaine est culturel ! puis a cueilli une feuille de cet arbre sans doute pour s’essuyer. Du coup Ales Akiouros lui a demandé quelque chose, approuvé par Socrate, et elle a cueilli d’autres feuilles – elles sont souples, larges – les enfants ont d’évidence échangé des plaisanteries à cette occasion. Et ce soir j’ai pu constater que Socrate en a pris, sans doute pour aller à son tour aux toilettes – anthropologue, on devient vite voyeur. D’ailleurs, j’ai fait de même, ce qui a fait sourire Appalen Fegari.

De manière très générale ils m’ont l’air terriblement pratiques – à la japonaise, enfin pas toujours, je parle des japonais – car au short et à la chemise ils peuvent attacher des manches et des jambières démontables, qui servent d’abord pour se protéger des insectes soir et matin. Ils ont aussi d’autres jambières plus ouvertes en cuir doublé pour le cheval. Sinon, ils ont selle, étriers, brides, rênes… mais ils changent de position au gré de leur fantaisie, enfin pour se délaisser les jambes et le dos sans doute – du cheval aussi ; Ales Akiouros s’est même amusé à s’asseoir en tailleur sur sa selle, mais ce devait être une manière de plaisanter ; nous avons cheminé au pas, mais les jeunes ont fait quelques accélérations où j’ai constaté qu’ils pratiquent une forme de trot enlevé. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont une aisance à cheval remarquable. J’arrive à faire bonne figure, mais, à part Hiram et moi, personne sur la base n’arriverait à leur hauteur, surtout qu’ils savent s’en occuper nettement mieux que moi.

Bon, je reviens à ma question des rapports hommes-femmes.

Par exemple, ils ont tous des arcs et des dagues, les habits sont très proches, donc il n’y a pas de séparation nette des rôles masculins et féminins ; et d’ailleurs la présence de cette pré-ado – enfin beaucoup de jeunes femmes chez nous ne sauraient pas faire la moitié de ce que je l’ai vu faire – et la complicité évidente avec le garçon confirment qu’ils vivent sur un plan d’égalité et de confiance réciproque. Et j’oubliais, tout à l’heure, une fois les tentes installées, Ales Akiouros a fouillé dans leurs affaires, puis – comme il ne devait pas trouver – a demandé à Appalen Fegari qui lui a sorti un sac d’où il a tiré du fil et une aiguille – il y avait un choix d’aiguilles, en os, en ivoire et en métal (fer plutôt qu’acier) – et il a raccommodé une manche démontable de chemise. Il n’a même pas demandé à sa copine de le lui faire. Donc ou elle a mis les choses au clair dès le départ et il doit se démerder avec ses affaires, ou la couture n’est pas du tout une activité spécifiquement féminine – pas de conclusion hâtive, ce ne sont pas des stats mais des êtres humains particuliers, mais quand même, d’évidence il sait bien coudre, le point était très régulier, il est aussi bon que moi – d’ailleurs j’ai regardé et j’ai dit « bon travail » et il a souri.

Un bon point : lors de cette première après-midi, je n’ai rien fait qui ait semblé les choquer. Avec les jeunes, pas de problèmes, si je fais une bêtise, ils vont réagir sans me faire de cadeaux. Et puis ces deux là savent lire et écrire, dessiner…

Alors, ou ils sont membres d’une élite particulière et cela fait partie de leur enseignement, ou l’éducation est générale chez eux et nous ne sommes plus au Moyen Age, mais ailleurs.

Tant pis pour Chenet !

 

La prochaine fois : Dans la Steppe (suite)

Illustration : les quatre éléments, la Terre par Arcimboldo, 1566, collection privée

En prime, beautiful tango

autre version : http://mytaratata.com/taratata/336/hindi-zahra-beautiful-tango-2010

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