Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

5 – Rencontre

Été 2788

Entre la liberté et le repos,

il faut choisir

Périclès

J’ai avancé le restant de la nuit, puis toute la journée, dormant à moitié sur mon cheval, avec à peine quelques pauses pour grignoter, remplir ma gourde, faire pipi et changer de monture, et j’ai continué jusqu’à épuisement, jusqu’au crépuscule.

Au plus chaud de la journée, comme j’avais vu que la jeune femme assassinée ne portait pas de soutien-gorge, j’ai retiré cet instrument de torture – plus de terriens pour essayer de les deviner à travers ma chemise, et ici elles vivent sans. La chemise ouverte, la brise jouant sur ma peau, ce fut un moment de bonheur… des avantages d’avoir une petite poitrine, et de se contenter de joies simples !

Voici mon premier soir libre… et seule. Pour l’instant, personne ne semble me poursuivre. J’ai contacté les amis, ils ont bien manœuvré car les autres ne se sont même pas encore rendus compte de mon départ ! Je regarde encore une fois la carte que j’ai trouvée chez … quel terme utiliser ? Derrière moi, ils l’appellent Terre2, mais de quel droit ? Pour moi, je dirais l’Autre Monde.

Si je n’arrive pas à rattraper les inconnus d’hier, j’ai les deux tiers d’un continent à traverser avant de trouver la partie civilisée et il faut que j’apprenne à me nourrir, que je survive à l’hiver, peut-être à des tribus agressives, à des prédateurs inconnus… et aux connus aussi !

Et comment vont me recevoir ces inconnus ? Ils me laisseront le temps de parler avant de tirer, eux ? Bon allez j’arrête, tous me font confiance derrière, c’est que je dois être plus capable d’y arriver que je ne le pense.

Ce qui est étrange est que la nature soit si proche de celle de la Terre, et même souvent identique. C’est invraisemblable, sans contacts répétés. Mais cette question semble plus nous obséder, nous les jeunes, que les dirigeants au-dessus de nous.

Je commence à avoir un sérieux doute sur leurs réelles capacités quand je constate leur manque d’intérêt consternant pour cette planète. Tout ce qui les intéresse est de pouvoir exporter au plus vite leur mode de vie (et de mort) sur cette planète, vue comme une page blanche. Toujours la répétition des mêmes conneries !

Pourquoi s’étonner de ce règne de l’incompétence généralisée ? Finalement la concurrence a favorisé non pas les meilleurs mais les plus tricheurs, qui sont depuis en situation de monopole. Je pense que si la sélection naturelle fonctionne, nous devenons de plus en plus bêtes !

Avant de partir j’ai jeté quelques idées sur l’enregistreur, à destination d’Elric qui en fera ce qu’il voudra.

… Nos politiques ne savent que dire « la fin justifie les moyens » mais des fins, ils n’en ont pas ; le maintien du confort privé réservé à leur clan n’en est pas une. Ils ne savent que pratiquer la fuite en avant, mais sans but, en une démarche d’ivrogne qui bouge sans avancer. Nos religieux jouent aux anges et se comportent comme des bêtes. Nos militaires sont des aveugles armés de mitraillettes.

Nos dirigeants croient que diriger consiste à donner des gages aux uns puis aux autres.

Mon départ n’est pas une trahison, mais une tentative pour partir sur de bonnes bases avec les gens d’ici. Je parie sur le long terme ; la manière dont ils organisent leur planète mérite que nous marquions une pause avant de nous imposer. Je fais le pari que ce monde a beaucoup à nous apprendre et n’est pas une copie retardée de la Terre. Cette terre n’est pas une page vierge, ouverte à nos fantasmes.

Peut-être Adieu Elric, et quelque ce soit la fin, merci pour toutes ces années, je ne regretterai rien, grâce à toi.

C’est un peu sec et brutal, mais ça j’en avais trop sur la patate. J’espère qu’il ne s’agit pas d’un testament, mais je suis assez tranquille, curieusement, de ce côté.

 

Tout cela, c’était sur un autre monde, dans un autre temps, celui où j’étais une terrienne. Me revoilà sous les étoiles de la Planète Inconnue alors que la troisième lune, qui ressemble à un jouet qui veut faire croire qu’il est une vraie Lune, monte dans le ciel à toute allure, comme si elle était poursuivie. J’ai mal partout, des écorchures de tous côtés, quelques bleus, je suis épuisée par ces deux nuits blanches, mais je suis enfin libre. Entre liberté et confort, disait je ne sais plus qui, il faut choisir, j’ai choisi, je suis heureuse et je m’endors comme une masse, sur cette pensée.

Levée dès l’aube, j’ai bouclé vite fait tente et couchage, sellé les quatre chevaux – c’est le plus pénible, avec tout l’équipement que je trimballe – et je suis partie au trot. Pour le petit déjeuner, je grignote en selle, ah la Mongole, elle l’aura mérité son empire ! Le soleil est encore rasant que je vois un gros « truc » sortir d’un bosquet au sud et cheminer dans la steppe plus ou moins parallèlement à moi ? Les jumelles, j’arrête mon cheval, et… merde, un rhinocéros poilu ?! Un blanc de quelques secondes et me revient l’histoire du rhinocéros laineux et du mammouth qui peuplaient les steppes d’Eurasie au quaternaire.

C’est super, il y a peut-être encore des dinosaures ? En attendant, mon rhinocéros oblique au sud vers une rivière qui serpente, c’est Amelia qui va être contente en l’apprenant… et jalouse ! Bon, je suis en train de passer en revue tous les animaux qui ont disparu… quand homo sapiens est devenu encombrant – comme par hasard – comme les grands oiseaux-coureurs et… le tigre à dent de sabre ! Euh… pour celui-là, je laisse à Amelia le plaisir de la découverte !

J’ai guetté tout le reste de la journée, à m’en faire mal aux yeux sans rien voir que du connu.

Déjà le deuxième soir : après avoir parcouru un petit livre que j’ai trouvée chez nos visiteurs, je m’allonge sur la terre fraîche, les yeux dans les myriades d’étoiles, bercée par les bruits de la plaine, je respire, apaisée. Dommage que je ne puisse partager ce moment. Finalement, j’ai rencontré le plaisir et l’amitié. Mais l’amour ?

Si ! Je l’ai avoué à Elric un de nos derniers après-midi ensemble, pour la première fois après des années de plaisir. Je me souviens de tous les détails : nous étions dans le jardin, un après-midi d‘été et j’avais choisi la position de l’union du tigre pour faire l’amour, je voulais m’offrir complétement, laisser tomber mes défenses, m’ouvrir, enroulant mes jambes autour de lui, le soleil jouant dans les branches au-dessus d’Elric. Et quand nos orages de plaisir s’étaient apaisés, je lui aie murmuré : « Elric, je t’aime, pas pour tout ce que tu m’as offert mais… », Et il a terminé ma phrase restée en suspens, « parce que c’est toi, parce que c’est moi ». « Oui, c’est cela ».

Je suis heureuse de lui avoir fait cet aveu avant de nous séparer. Mais ce soir, je suis seule à écouter cette Terre respirer comme un animal prodigieux. Et couchée sur l’herbe, face aux étoiles, je me sens comme voguant dans l’espace vers les étoiles, à la proue d’un navire prodigieux, ivresse…

 

Troisième jour, c’est reparti ! Aujourd’hui, lors de la (courte) sieste de l’après-midi, j’ai vu au lointain des oiseaux coureurs de grande taille, et bien sûr, le temps que je sorte les jumelles, ils s’étaient évanouis au loin dans la plaine herbeuse vers le sud, cachés par des ondulations du terrain. Bien grands pour des autruches ?

Le troisième soir est là. Je viens de trouver un pommier sauvage et bivouaque à ses pieds. Elles sont un peu petites et vertes, aussi je décide d’en faire de la compote. J’en cueille un max, j’allume un feu d’enfer et je parfume à la menthe – garantie bio, la compote ! Peut-être que devant, ils vont me repérer, mais c’est ce que je cherche, non ? Je suis excitée et prête à prendre des risques.

En les retirant du feu, je constate ce dont je me doutais : c’est stupide, j’en ai trop fait et ça ne va pas se conserver. Surtout que je n’ai pas de pot et la seule solution est de laisser la compote dans ma marmite.

Après m’être empiffrée de compote, je parcours leurs carnets une fois de plus, et soudain, ça fait tilt. Ces lettres sont proches de l’alphabet grec qu’utilise Bronie quand il veut nous faire une démonstration mathématique. Mais je ne connais qu’une demi-douzaine de lettres – toujours le problème avec les langues anciennes ou peu parlées, on les élimine à vitesse grand V – pas assez pour être sûre.

Enfin, je me glisse sous ma tente, demain, sûr, je devrais pouvoir les rejoindre, les derniers crottins que j’ai trouvés me laissent augurer qu’ils ne sont plus zzzzzzzz…

 

J’ai dormi comme un loir, je me suis levée dès l’aube et j’ai découvert mon premier lapin attrapé avec un filet venant des inconnus et que j’avais accroché à l’entrée d’un terrier. J’assomme la pauvre bête en fermant à moitié les yeux – ah tu parles de l’exploratrice, et pourtant nous nous sommes un peu entraînés ces deux derniers mois lors de nos sorties ! Pour le filet, heureusement qu’Hiram m’a suggéré à quoi il servait et montré des poils de lapin encore attachés, je n’y aurais jamais pensé.

Midi est là, les traces sont fraîches, j’approche. Ce soir, il faut que je repère leur camp. Je me sens bien sur mon cheval, son trot me berce, la prairie s’ouvre à mes pieds, le ciel s’ouvre devant mes yeux, bleu d’azur comme rarement sur Terre, avec seuls quelques nuages pour lui donner de la profondeur. Au fait, je viens de passer mon premier ruisseau depuis ce matin. Faisons une pause là, je chevaucherais jusque tard dans la soirée s’il le faut.

Je fais voler mes chaussures au loin et je m’écroule dans l’herbe sous un chêne en fermant les yeux, ah pooooose !

Je commence à m’assoupir quand on toussote derrière moi, je sursaute, me redresse et m’assomme à moitié aux branches basses du chêne, Aïe ! ce qui déclenche des rires jeunes immédiatement étouffés. Mais derrière moi, il n’y a qu’un homme très costaud, grand, barbu, cheveux noirs longs, la cinquantaine, l’arc tendu pointé vers moi, vêtu comme les deux inconnus assassinés, la peau cuivrée et bronzée et qui ressemble bien à celui entrevu l’autre jour.

Je lève les bras, je dis des mots qu’il ne comprend pas, mais au moins il me regarde l’air tranquille, souriant. Il baisse son arc, s’approche et parle à l’adresse des chevaux qui dressent l’oreille. C’est sûr, il fait partie du groupe qui nous a découvert et a échappé au massacre, mais où sont les autres qui ont ri à l’instant, sans doute les deux jeunes que j’ai deviné l’autre soir ? Ils doivent être cachés dans les environs à nous surveiller.

Je comprends sa prudence, mais j’ai une idée pour entamer les négociations. Tout en lui parlant, je vais lentement ouvrir une sacoche, sans gestes précipités qui pourraient l’inquiéter, je sors la grande paire de botte, d’un autre sac, je sors les deux plus petites. Il les regarde et les prend, avec un sourire. Puis je prends un sac qui appartenait au couple abattu, l’ouvre et étale son contenu devant mon archer ; il y a des bijoux que portaient les deux inconnus assassinés, des livres, des carnets de voyage et plein d’autres objets personnels. Il les prend avec douceur, l’air songeur, feuillette un carnet et soudain l’émotion me submerge et mes yeux se mouillent.

Il me regarde, a l’air ému lui aussi, lance un appel accompagné d’un signe de la main. Alors sortent d’un bosquet à droite deux gamins, un garçon et une fille à première vue – drôlement bien planqués, ils étaient à dix mètres et je n’avais rien vu, rien entendu. Et le garçon, c’est bien lui que j’ai entrevu l’autre soir.

La première partie de la mission est accomplie !

Je respire, j’avais quand même un vieux fond d’angoisse depuis quatre jours qui vient de se dissiper comme sous une rafale de Mistral.

Ils ont une douzaine d’années sans doute et font assez haricot vert, comme souvent à cet âge, mais déjà grands et musclés. Le garçon a des cheveux très frisés et châtains clairs qui lui font une tignasse afro d’un volume impressionnant, un collier en métal avec une jolie pierre au cou, la peau mate, brune même, de beaux yeux égyptiens – comme moi, il parait que mes yeux amande font fondre les gars – mais bleu-vert, et le nez petit comme le mien, deux traits qui ne vont pas avec les autres caractères plus méditerranéens. La fille a les cheveux longs, lisses et noirs comme les miens mais avec deux tresses – très jolies les tresses, faudra que je m’en inspire – la peau nettement plus blanche par contre, aux endroits qui n’ont pas bronzé, que le garçon, ou que moi, un collier aussi mais plus travaillé et de fines boucles d’oreilles, des yeux légèrement en amande, moins que le garçon, mais noisettes, eux et un nez moyen. Ils ont les sourcils fournis qui dessinent un arc superbe – ce qui surprend chez d’aussi jeunes – et avec leurs yeux, leur donnent un air elfique.  L’adulte aussi a des sourcils marqués, mais cela ressort moins dans le fouillis de la barbe et des cheveux, un air de colosse viking ou russe, mais avec des cheveux aussi sombres que ceux de la fille, ce qui là aussi ne concorde pas avec les phénotypes terrestres. En tout cas j’avais vu juste, ils étaient bien trois dont deux jeunes, un garçon et une fille. Et ils montrent des métissages improbables, signe peut-être de petits groupes venant de régions très différentes et qui se sont joyeusement mélangés, s’ils viennent de Terre (et d’où veux-tu qu’ils viennent ? grande cloche !).

Les enfants tiennent leur arc d’une main sûre, et semblent nettement plus à l’aise avec que moi.

Je prends un papier, un crayon, dessine deux personnes tuées, en montrant les bijoux, leur camp, le nôtre puis la nuit avec les lunes, et mon départ ; je rajoute des détails, histoire de montrer que je fais partie d’un groupe dans le camp, que cet assassinat est aussi une erreur, mais tout cela devient confus. Quoi qu’il en soit, l’ancien acquiesce, se tourne vers les enfants, discute puis remonte la pente, me laissant avec eux.

C’est significatif, il me laisse seule avec eux un instant, donc quelque part, il me fait confiance. Alors sans hésiter, la fille prend un des carnets que j’ai amenés, une sorte de crayon qui était avec, se désigne, écrit et épelle « Appalen Fegari » – je note phonétiquement en dessous, ils regardent mon alphabet, intéressés – puis elle désigne le garçon « Ales Akiouros », et enfin, dans la direction où s’est éloigné l’homme, « Socrate » prononcé Socraté, ce n’est peut-être pas Socrate, mais cela en est très proche et ça me fait penser aux lettres grecques que je soupçonnais dans leur alphabet. A mon tour : « Turaan », ils me font répéter, écrire et la fille note sa version en dessous. C’est l’écriture des carnets, elle est alphabétique, avec cet air grec et sans doute plus de lettres que nous. Quand à la langue, elle n’est pas vraiment étrangère, en tout cas ce n’est pas une langue à tons d’Asie.

Tiens, c’est la fille qui prend les initiatives, et le garçon qui commente.

Je ferme les yeux et me détend. Je me sens revenir chez les humains ; et ceux-là doivent bien valoir ceux que j’ai quittés. Maintenant, le travail peut commencer, j’ai un monde à découvrir et l’envie !

 

La prochaine fois : Dans la Steppe

Illustration : Adjefou, les hommes bi-triangulaires. Période des chars au galop volant et période du cheval monté, Henri Lhote, à la découverte des fresques du Tassili, Arthaud, 1958.

En prime, Bruxelles

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