Une pause historique, après ce pilonnage électoral.

Quos vult Jupiter perdere dementat prius

Jupiter aveugle d’abord ceux qu’il veut perdre

Voci mes notes de lecture de

« le grand jeu de dupes, Staline et l’invasion allemande »

de Gabriel Gorodetsky, 1999 (éditions Les Belles Lettres)

Voilà un livre essentiel qui détaille semaine par semaine l’enchaînement qui va mener à l’attaque de l’URSS par l’Allemagne le 22 juin 1941. Ce livre est centré sur l’histoire vue de l’URSS et s’appuie entre autres sur un flot de documents qui ont été déclassifiés pendant une brève période au début des années 90. Il analyse d’abord l’attitude de Staline : car pour ceux qui refont l’histoire après coup, son aveuglement semble incompréhensible, mais si on suit les enchaînements, compte tenu des informations confuses qui se succédaient et des a priori, il s’explique.

En 1939, Staline qui est un réaliste, voit bien qu’Hitler, après la Tchécoslovaquie, va continuer sa progression vers l’Est, donc vers les frontières de l’URSS. Il ne croit guère à la volonté anglo-française de lui résister, après Munich, et son obsession est d’éviter que l’URSS tire les marrons du feu pour les Alliés comme en 1914. Il est bien placé pour savoir que si le gouvernement provisoire russe de février 1917 avait signé un armistice avec l’Allemagne (comme le fera celui de Lénine en mars 1918), jamais les bolcheviks n’auraient pris le pouvoir.
Comme son armée (après la purge qu’il lui a fait subir en 1938) serait incapable de résister seule à l’armée allemande, et que les Alliés sont incapables de lui proposer des compensations et ne font guère d’efforts pour négocier avec lui, il va signer avec Hitler en août 1939.

La défaite-éclair de la France en mai-juin 1940 va épouvanter le Kremlin. C’est de cette époque qu’on rappelle les généraux et officiers envoyés au Goulag (4 000 officiers), que Joukov – qui avait par chance échappé à la purge de 1938 – prend de l’importance… Staline est bien conscient des lacunes de l’armée, un peu trop même, ce qui va le faire privilégier les négociations, sans mettre tout en œuvre pour pouvoir repousser une attaque, tellement il est convaincu que ce serait sans espoir, au moins en 1941.
Ensuite, pour les Russes, tous leurs regards vont se tourner vers les Balkans – les ouvertures vers la Mer Noire et la Mer Baltique font partie des constantes de l’empire russe et cela tourne même à l’obsession. Même quand ils envisageront une attaque de l’armée allemande, ce sera d’abord au sud.

Staline se méfie toujours des Anglais, convaincu qu’ils le désinforment et font tout pour qu’il entre en guerre contre l’Allemagne et les soulage (toujours la peur de tirer les marrons du feu pour eux).
Il va négocier avec les Italiens puis les Japonais pour continuer à être partie prenante dans le partage de l’Europe et faire pression sur l’Allemagne, mais malgré ses efforts les négociations avec Hitler n’aboutissent pas.
Car ce dernier change de stratégie tandis que la guerre avec l’Angleterre s’enlise. Les Allemands dépendent fortement des Roumains (pétrole) et des Russes pour leur approvisionnement en matières premières, surtout que la guerre-éclair tourne à la guerre d’usure. Cela a été négocié, mais Hitler va préférer retourner à sa manière habituelle, en faisant main basse sur la Roumanie, puis en mettant en avant le projet d’envahir l’URSS. Cela n’est d’abord qu’un projet parmi d’autres en juillet 1940, relancé quand la Russie se met à intervenir dans les Balkans, et comme l’état-major allemand se convainc que l’armée russe peut être balayée en quelques semaines, Hitler va privilégier cette option qui correspond bien à son idéologie (pour lui les slaves sont des sous-hommes juste au-dessus des juifs).

Je crois que cet aspect a échappé à Staline pour qui l’idéologie n’est qu’un instrument pour conserver le pouvoir et accroître la puissance russe, et qui croyait qu’Hitler raisonnait comme lui. Et cela explique que, malgré ses efforts, Staline n’arrive plus à renouer le contact avec Hitler à partir du début de 1941.
Note : dans le commandement allemand certains comme Guderian étaient beaucoup moins certains du triomphe et ne sous-estimaient pas les chars russes, mais dans tout régime dictatorial, les gens comme lui capables d’exprimer des opinions personnelles et de prendre des initiatives étaient forcément très minoritaires, heureusement. En mai 40, ses initiatives seront couronnées de succès, en décembre 41 elles lui vaudront d’être limogé.

A noter que le ministère des affaires étrangères allemand était plutôt partisan de continuer et approfondir l’alliance avec Staline (Ribbentrop, l’ambassadeur Schulenburg à Moscou…), mais, mis à l’écart des projets d’invasion, il va désinformer inconsciemment les russes.
On a le même phénomène avec le Foreign office très russophobe (à l’exception de l’ambassadeur à Moscou, Cripps), qui reste dans sa majorité convaincu qu’au final Staline et Hitler vont s’entendre sur le dos des Alliés et ne va commencer à croire en des projets sérieux d’attaque de l’URSS par l’Allemagne qu’en avril 1941, et encore avec des réticences.

L’état-major russe avait mis sur pied dans les années 30 une stratégie très cohérente pour briser une attaque allemande, mais avec les purges de 1938, et en particulier l’assassinat de Toukhatchevski et des autres membres de l’état-major, cette stratégie est mal maitrisée par les généraux russes, à part quelques-uns comme Joukov et Timochenko. Deux Kriegspiel en janvier 1941 à Moscou, où Joukov a mis en œuvre la doctrine de Toukhatchevski, révèlent les faiblesses de l’armée rouge. A leur suite, Staline va se rallier à son analyse et l’imposer comme chef d’état-major.
Timochenko et Joukov sont très tôt convaincus du sérieux des menaces allemandes, mais ils rentrent en conflit avec Staline qui reste jusqu’au bout convaincu qu’au pire en 1941, il aura à faire face à un ultimatum d’Hitler et pourra toujours négocier et lâcher du lest, afin de gagner une année et que l’armée russe soit prête.
Non seulement Staline freine leurs efforts pour mettre l’armée russe en ordre de bataille, pour éviter tout ce qu’Hitler pourrait interpréter comme une provocation, mais avec le système bureaucratique russe, le réarmement, la réorganisation des lignes de communications, la mobilisation, la production de chars… tout prend du retard.
Un problème typique de tout système dictatorial est aussi que les sous-fifres présentent les choses de manière à ce que ça plaise au chef. Alors comme les services de renseignements russes savent qu’évoquer une attaque surprise d’Hitler hérisse le poil de Staline, ils biaisent la présentation des données fiables qu’ils reçoivent, sur la mobilisation des troupes allemandes à l’Est et leur concentration en Pologne, et non vers les Balkans.
L’arrivée d’Hess en Angleterre le 10 mai 1941 va achever de brouiller les cartes, car elle est incompréhensible pour les Anglais, comme pour les Russes, et laisse croire à des dissensions au sein du pouvoir nazi. Des dissensions existent d’ailleurs, ou du flou, en particulier sur les objectifs de l’attaque de l’URSS : mettre simplement l’Ukraine et les zones pétrolières du Caucase sous sa coupe, ou renverser le régime bolchevique, et cela ajoute à la confusion des rumeurs.
En juin 1941 les Allemands se lancent dans la désinformation, mais le lundi 16 juin les Anglais communiquent à l’ambassadeur russe Maisky toutes les données, en particulier celles venant du déchiffrage des messages codés allemands (Enigma) et celui-ci comprend enfin son erreur de perspective. Mais il échoue à en convaincre Staline bien que ce dernier panique de plus en plus cette dernière semaine, devenant sans doute conscient qu’il a peut-être fait fausse route, en supposant Hitler aussi rationnel que lui – alors qu’il était surtout aussi cynique. D’évidence, il réalise que les évènements lui échappent et ne lui reste plus que le faible espoir qu’Hitler lui lance un ultimatum avant d’attaquer.
Dans la nuit du samedi au dimanche, le 22 juin à 2h 30 du matin, Timochenko et Joukov parviennent à arracher à Staline les instructions pour mettre les forces de couverture en mouvement, protéger les avions… mais c’est trop tard, les Allemands attaquent à 4 heures.
C’est seulement deux semaines plus tard, après une grave dépression et la reconnaissance de ses erreurs de calcul, que Staline a été capable de reprendre les rênes du pouvoir, de s’atteler à la tâche ardue de restaurer son autorité, et de mobiliser le soutien national dans la défense de la « mère patrie ». (page 463)

Publicités