Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

3 – Fuite

Été 2788

Et Pan passait,

Galopant sur les cimes des arbres,

Surveillant son troupeau

La première nuit, nous ne nous sommes arrêtés qu’après plusieurs heures, quand La Lune et la Petite se sont couchées et qu’il a fait bien noir. Nous nous sommes enroulés dans nos sacs-bivouacs une nuit de plus, nous qui rêvions de retrouver nos lits de camp, par Hypnos !

Le jour suivant nous avons avancé le matin, fait une pause l’après-midi, mais sans avoir besoin de faire de la chasse ou de la cueillette, avec ce que nous avions pris ces derniers jours, et nous sommes repartis le soir pour avancer encore au début de la nuit, tant qu’il y a eu une ou deux lunes pour nous éclairer. C’est grand-père qui y tient car il avait remarqué que les intrus dormaient la nuit comme nous, mais nous devrons subir l’assaut des moustiques à l’aube et au crépuscule. Heureusement c’est l’été, et pour l’instant le temps est sec et pas à l’orage.

C’est le troisième soir et nous allons faire un feu pour le repas.

  • Ton feu s’est éteint, Lune ?
  • Il ne risque pas, je ne l’ai pas encore allumé, par Hestia.
  • Mais je sens la fumée, une petite odeur, j’ai cru que t’avais allumé le feu et qu’il s’était éteint tout seul.
  • Tu rêves, par Morphée… ah mais non, tu n’rêves pas. Nom d’un chien, Écureuil a raison, grand-père, il y a une odeur de fumée. Manquait plus que ça.
  • Sniff, sniff, j’vous crois mais vraiment très très faible, vous avez du nez, mes petits chasseurs, par Artémis. Pourquoi tu t’inquiètes ?
  • Ben, fumée = feu = humains.
  • Zut, c’est vrai ça. Ou alors c’est un incendie de forêt et ce n’est guère mieux, par Héphaïstos.
  • Et elle vient d’où votre fumée, les enfants ?
  • Voyons… de là, de l’Ouest, d’où nous venons.
  • Alors grand-père, c’est quoi ?
  • D’après vous ?
  • Si c’était un incendie, nous devrions voir plus de fumée, et quand le crépuscule sera bien installé, nous devrions voir des flammes, par Prométhée.
  • C’est vrai, mais ça sent le bois.
  • Ça pourrait sentir quoi d’autre, Lune ?
  • Les intrus, ils pourraient faire brûler des trucs bizarres, par Thémis.
  • J’y avais pas pensé. Alors, si c’est du bois et pas un incendie, il y aurait des hommes derrière nous, qui nous suivent, par Hermès ?
  • Ou qui suivent le même chemin que nous, qui est le chemin naturel pour avancer vers l’Est, à la lisière des grandes forêts du Nord et de la piste des grands troupeaux sauvages, Pan nous préserve. Donc cette nuit nous allons monter et avancer juste sous la crête en lisière du bois. Nous irons moins vite, mais il nous sera plus facile de dissimuler notre marche et de voir au loin derrière nous en montant sur la crête. Aussi tant pis, mais pas de feu ici, si le vent tournait ils pourraient le sentir. Et puis cela laisserait des traces quand ils passeront là demain.
  • Grand-père, ils verront quand même les traces de nos chevaux, par Artémis.
  • Et puis ce peut être des Libres Chasseurs.
  • C’est vrai, vous avez raison, il faut d’abord en savoir plus avant de trancher. Allez, montez sur la crête et grimpez à un arbre pour inspecter derrière nous, je rassemble les affaires.

  • Ton grand-père, il nous aime bien ; il est inquiet pour nous, ça se voit.
  • Et il explique tout en détail ; il est très patient. Mais je comprends qu’il soit inquiet ; il avait tranquillisé un max nos parents avant le départ, par Héra.
  • Je m’en souviens : c’est une belle aventure que je vous promets, la découverte des steppes de Rhéa, la nature sauvage pendant un an, l’apprentissage de la liberté et de l’autonomie, toutes les techniques à mettre en pratique, et les nuits sous les étoiles… par Zeus !
  • Un vrai baratin, comme les bonimenteurs sur le port, par Hermès.
  • La Forêt, c’est là où nous allons nous affronter à nous-mêmes, nous ressourcer, le royaume originel de l’Homme et du Grand Pan. Enfin, ce sont les phrases sacrées.
  • J’connais, mais je ne comprends pas tout.
  • En fait de s’affronter à nous-mêmes ! On a commencé par ce tigre isolé qui nous a fait perdre deux chevaux.
  • Et surtout qui pouvait s’attendre à voir débarquer cette troupe de guignols, par Loki ?
  • Ils viennent d’où, ça m’obsède. Faudrait pouvoir en capturer un, par Arès.
  • Ouais, et qu’il parle le Fahradien, par Thémis !
  • Par Athéna, je n’y avais pas pensé.
  • On peut pas penser à tout. C’est pour ça qu’il faut être deux.
  • Regarde, là-bas d’où nous venons, peut-être une lueur, par Héphaïstos.
  • Attends, je regarde avec la lunette… sûr, t’as l’œil, une flamme d’un feu de camp, par Prométhée.
  • Au moins ils se cachent pas,
  • Ce pourraient être des Libres Chasseurs ?
  • On ne les entend pas chanter, par Euterpe.
  • C’est vrai. Décidément, il n’y en a pas un seul dans ce secteur, par Odysséus.
  • Malheureusement !
  • Socrate, nous avons vu !
  • Socrate, tu crois qu’il faut s’cacher, par Hermès ?
  • Oui grand-père, nous en avons discuté. Ça dépend de qui nous cherche. Il faudrait voir, par la Pythie.
  • Peut-être ?
  • Parce que, pour l’instant il s’cache pas, on dirait. Parc’que pour qu’on le sente d’ici, ce devait être un bon feu,
  • Et il n’a rien tenté pour le dissimuler, comme tu nous as appris à le faire, à croire qu’il voulait se faire repérer, par Héraclès.
  • Pas idiot. Les enfants, vous allez quand même faire un feu qui ne se repère pas, à la vue car pour l’odeur nous sommes dans le bon sens du vent. Puis demain matin nous repartirons tôt sans cacher les restes du feu ni masquer nos traces au contraire, mais en tentant d’avancer assez vite, ensuite nous nous arrêterons, et verrons qui nous suit, par Odysséus.

Nous sommes repartis tôt ce matin, mais à tour de rôle l’un de nous deux surveille derrière nous dans la vallée et,

  • Encore une envolée d’oiseaux toujours à la même distance derrière nous, dans la vallée, par Argus.
  • Ce coup-ci les enfants, faut agir. Nous allons planquer les chevaux dans ce petit bois, puis nous monterons à pied sur la butte puis sur ses grands arbres au sommet, par Loki.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Ensuite, avec l’aide de nos cordes, nous nous sommes hissés chacun avec sa lunette dans un arbre. Nous sommes planqués assez haut mais à un endroit où le feuillage reste touffu…

  • Et surtout vous évitez les rayons du soleil dans votre lunette, cela jetterait un éclat visible à des lieues, par Apollon.
  • Ça devrait aller, notre suiveur est à l’Ouest.

Le vent passe dans les branches, et la lumière joue avec les feuilles. Devant moi les bois et les plaines, les vallées et les collines s’étendent, océan vert jusqu’à l’horizon, je m’attends à voir Pan passer, volant d’un arbre à l’autre, surveillant son troupeau.

Je crois entendre un geai ronchonner, mais j’ai beau écarquiller les yeux – la lunette, chouette invention, mais il y a encore des progrès à faire. A travers une trouée, une ombre – à cheval ? – mais recachée. Je guette à la trouée suivante, alors ça vient ? J’ai dû me tromper… si, ça y est, mais elle est plus près que je l’croyais, et l’image bouge plus vite.

  • Grand-père, je crois que j’ai quelque chose. Mais c’est dur à saisir, c’est à une ou deux lieues environ.
  • Cale-toi bien les bras, repose-toi un peu, puis prends des repères. Prends ton temps.
  • Par Apollon, le voilà ! Il s’agit d’un cavalier avec quatre chevaux.
  • Un seul, t’es sûr ?
  • Sûr, il chemine à un bon rythme, il est à moins d’une heure, je dirais.

Je précise mes repères et quelques instants après, Écureuil confirme. Nous discutons du haut de nos arbres avec grand-père au pied, car ce n’est pas le moment de perdre notre cible de vue.

  • Il suit la vallée comme nous et il avance assez vite, plus que nous, un trot rapide. Il cherche peut-être à nous rattraper ?
  • Mais est-ce un explorateur comme nous ou un intrus ?
  • Les intrus n’ont pas de chevaux.
  • Mais si, les nôtres, les quatre qui sont resté dans le camp.
  • Écureuil, t’as raison ! Je l’avais bien dit, faut être deux pour penser à tout. Grand-père il faut le guetter et voir de quoi il en retourne.
  • Tout à fait, on ne peut pas se permettre d’avoir dans le dos un inconnu, par Arès.
  • Et il pourrait se révéler être un allié, par Hermès.
  • Ne rêvons pas trop. Il faudrait le surprendre quand il campe.
  • On a une chance, s’il s’arrête pour manger à midi ou près d’un ruisseau pour faire boire les chevaux, par Silène.
  • Maintenant les enfants, étant donné où il est, l’allure à laquelle il chemine, et que midi approche, où pourrait-il s’arrêter pour abreuver les chevaux ?

Nous avons discuté fiévreusement pour tomber d’accord sur un petit bosquet ombragé avec une herbe bien verte et tentante pour la sieste, pas loin d’un ruisseau, quelques centaines de pieds en amont. Comme cet endroit est visible de notre poste de guet, grand-père est allé mettre les chevaux de l’autre côté de la crête, dès fois qu’ils sentent ceux de l’intrus et éprouvent le besoin de se dire bonjour, surtout s’il chevauche sur les nôtres, pendant que nous restons à guetter.

Le voilà, il est bien seul avec quatre chevaux. Il semble se tenir correctement à cheval et mène un trot rapide. Il passe devant le bosquet, traverse le ruisseau sans s’arrêter, zut ! Puis stoppe, se retourne, descend de cheval, revient en arrière et s’installe à l’endroit prévu. Ouais ! Écureuil et moi on a topé dans les mains.

  • On est bon, quand même !
  • Et modestes, surtout !
  • Bon, vous descendez, on peut le voir en s’approchant.

  • Voilà un bon poste d’observation, alors à vos lunettes, les bonzémodestes !

  • C’est une femme.
  • Ah ?
  • Sûr, regarde cette chevelure, comme la mienne, mais pour la longueur, elle ferait de la concurrence à Blanche Fleur. Et dans leur camp, seules les femmes avaient les cheveux longs.
  • Je règle… ouais t’as l’œil. Oh pas mal, elle n’a pas une grosse poitrine mais à part ça, elle est assez agréable à regarder, par Aphrodite. Socrate, tu veux voir ?
  • Écoutez-moi le cochon. Au lieu de dire des bêtises, vérifie si c’est une intruse, par Zeus.
  • Affirmatif, elle est habillée comme eux. Mais pas comme ceux qui portaient une sorte de costume, comme les autres.
  • Mais je reconnais un des chevaux, c’est Arc-en-ciel et aussi les selles et les sacs de bât, par Dionysos.
  • Ouais, zibar, c’est un mélange, par Hermès.
  • Les enfants, est-elle armée ?
  • Ben, c’est curieux. Elle a plusieurs armes qui ressemblent aux fusils Kyprians tels que tu nous les as décrits, par Arès. Mais ils sont liés ensemble sur un des cheveux de bât. Sur son cheval, il y a un de nos arcs de fixé
  • Et sur elle, elle porte à la ceinture une dague qui vient aussi de chez nous et une de leurs armes. Tu sais le truc qu’ils portaient tous à la ceinture dans un étui, qui ressemblait à une grosse boîte allongée et que nous avons supposé être une arme. Toujours ce mélange.
  • Vous me passez une lunette ?
  • Voilà, grand-père.
  • Elle a nos tentes, enfin deux de nos trois tentes, je pense. Et elle n’en avait pas besoin, surtout de deux, ils ont leur propre matériel.
  • Elle vient nous le rendre, par Aphrodite !
  • Euh, Écureuil, t’en es sûr ?
  • Je me demande si ce n’est pas elle que j’ai vu partir avec quelques autres à pied en exploration vers le sud il y a quelques jours, ceux qui n’avaient pas de costume justement. Alors sinon, qu’en pensez-vous ?
  • Ben, je ne comprends pas ce qu’elle fait là.
  • Ouais, elle est partie à l’aventure ou quoi ?
  • Pour moi, elle s’est échappée de son camp, sans doute très peu de temps après nous, en profitant de nos chevaux.
  • Pourquoi ils ne l’ont pas poursuivi ?
  • Comme pour nous, parce qu’ils n’ont pas de moyens de se déplacer autrement qu’à pied.
  • Donc elle ne voulait pas qu’on la suive. Et si c’était un appât, elle ne serait pas encombrée avec quatre chevaux.
  • Je t’appellerai maintenant Lune subtile. D’ailleurs nous n’entendons personne d’autre.
  • Elle pourrait communiquer à distance, comme nous avec les miroirs, et ils nous tomberaient dessus une fois le poisson ferré ?
  • Possible, mais je ne les imagine pas chasser à l’affût. Ce sont des brutes qui foncent dans le tas, par Seth. Et s’ils pouvaient nous tomber dessus avec des moyens de se déplacer plus rapides que des chevaux, ils l’auraient déjà fait.
  • Je me demande ?
  • Oui, Écureuil ?
  • Si ce n’est pas la femme que j’ai entrevue dans les bois en m’enfuyant ?
  • Sans doute que les choses ne sont pas si simples chez eux non plus ? Elle est sans doute partie avec leur accord, enfin de certains, parce quand même, si elle était partie sur la pointe des pieds, elle n’aurait pas pu emporter autant d’équipement. Surtout qu’il fallait ranger nos tentes, les plier, équiper les chevaux de bât… D’évidence, elle devait avoir des complices… ou alors c’est un piège subtil, par Protée.
  • Alors, grand père, on fait quoi, par Zeus ?
  • Tu crois que nous valons la peine qu’on nous tende un piège subtil, par Athéna ?

Socrate a ébouriffé en riant les cheveux d’Écureuil – lui au moins, ça s’voit pas !

  • C’est vrai, arrêtons de nous monter le bourrichon. Les dés sont jetés, on y va, par Hadès. Nous prenons nos arcs, une flèche encochée et nous descendons lentement, vous sur la gauche, moi sur la droite. Vous me couvrez et vous ne vous montrez pas. Moi seul aie le droit de faire du bruit. Si vous voyez un truc suspect, le cri du crapaud accoucheur pour me dire de m’arrêter. OK ?
  • Je suis prête, par Athéna
  • Moi aussi, par Arès.
  • C’est parti, par Zeus.

 

La prochaine fois : Poursuite

Illustration : Manteau dit « aux trois villages », peau de bison peinte, tribu Quapaw, Arkansas, vers 1740 – Analysée et restaurée dans le laboratoire EDF Valectra,© Musée du Quai Branly, photo Patrick Gries

En prime, un peu de music cajun : Tu peux cogner…

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