Chevauchées dans les steppes

De la Terre à Rhéa : deuxième partie

(Rhéa, 2788 – Socrate, Turaan et les autres)

2 – Rupture

Eté 2788

N’oubliez pas ce que je vous ai répété mille fois,

qu’en quelque pays que vous fassiez la guerre,

les gens d’église, les femmes, les enfants,

et même le peuple,

ne sont point vos ennemis.

(Du Guesclin en 1380 sur son lit de mort,

ils n’étaient pas civilisés comme nous, au Moyen Age, ce n’étaient que des rustres !)

 

Nous revenons au camp après deux jours de chasse ; je suis restée en arrière avec grand-père pour réparer et replacer un piège à lapin. Écureuil Fripon, toujours pressé, est parti rejoindre Lamiel et Éclair Vert. Nous nous sommes établis dans une clairière dans les bois à bonne distance des intrus au nord de leur camp . Je suis concentrée sur mes assemblages quand grand-père touche mon bras de sa main, me fait signe de ne pas faire de bruit et me glisse à l’oreille,

  • Par Zeus, des bruits suspects, il y a d’autres hommes dans les bois.
  • J’espère qu’ils ont entendu, devant, par Hermès.

Silencieusement, nous avons armé nos arcs – j’ai les jambes en coton – et… un cri de Lamiel « attention », suivi de deux explosions dans la direction de la clairière à mille cinq cents pieds environ, et d’un cri d’Éclair Vert « fuyez, fuyez, les enfants » tranché par un hurlement de douleur.

C’est pas vrai, c’est pas arrivé ! J’ai une boule dans les tripes, Écureuil…

Des bruits légers et le voilà revenir en courant, tenant son cheval par la bride, je m’autorise à respirer à nouveau et je récupère mon piège. « A cheval » souffle grand-père, en un instant nous sautons et partons, zigzaguant entre les arbres, mais aucune autre explosion n’a eu lieu. Ils sont déjà loin derrière, si nous ne tombons pas sur d’autres intrus, cela devrait passer, je me dis pour me rassurer.

  • Tirez plus vers le sud, vers la lisière, mais restez à couvert, par Protée, lance grand-père.
  • Pourquoi, Socrate ? ‘faudrait pas mieux sortir dans la plaine, nous irions plus vite, par Héraclès.
  • Nous n’avons pas repéré de moyens de transport. Donc s’ils sont à pied, il faut rester au maximum dans les bois, cachés par les arbres, et déboucher dans la plaine herbeuse le plus loin possible. Parce que leurs armes, je me doute de ce que c’est ; et si c’est le cas, la portée peut dépasser un quart de lieue, par Seth.
  • Par Arès, c’est quoi grand-père, les armes des « intrus » ?
  • Le bruit m’a rappelé quelque chose que je n’avais plus entendu depuis trente ans, les fusils Kyprians, mais sans doute plus puissants. Ce n’était pas très précis, mais la portée était déjà de plusieurs centaines de pieds. Leurs gros points faibles était qu’il fallait du temps pour les recharger, qu’ils étaient lourds et que parfois ils explosaient à la figure du tireur. J’avais vu de longs bâtons d’acier chez nos intrus qui m’évoquaient cela. Mais ils sont nettement plus légers, à voir comme ils les maniaient, et sans doute nettement plus efficaces. Ce qui compte, c’est de prendre nos distances, sans qu’ils nous voient, par Argus.
  • Même si on fait du bruit ?
  • Restons discrets, nous les entendrons mieux s’ils se lancent à notre recherche.
  • Et comment ils nous ont détectés ? Sans s’vanter, quand nous ne voulons pas être aperçus, surtout dans un tel bois, nous y arrivons toujours, par Artémis.
  • Bonne question, Écureuil Fripon. Je les verrais bien avoir un système mécanique, une lunette améliorée ou je ne sais quoi pour détecter les présences humaines, par Thémis.
  • Ou ils ont eu d’la chance, enfin pour eux, pas pour nous.
  • Mais ils peuvent nous voir alors en ce moment dans les bois ? Va falloir galoper, Vent de Tonnerre.
  • Doucement, Écureuil. Si c’était le cas ils ne nous seraient pas tombés dessus seulement aujourd’hui, alors que cela fait quinze jours que nous les avons découverts. Je suppose que même s’ils ont un tel dispositif, dans un bois, la portée doit être faible, à moins de cent pieds, par Héphaïstos. Donc ils nous ont détectés lorsque nous sommes allés les observer, un de ces derniers jours, ensuite ils ont dû nous chercher et tomber sur le camp pendant notre absence, peut-être par hasard en effet. Enfin les enfants, tout ce que j’en dis, c’est comme si je rêvais à voix haute, c’est pure spéculation, par Démocrite.
  • Dis, Socrate, Lamiel et Éclair Vert ? Il leur est arrivé quoi ?
  • Je ne sais pas. Ce qui m’inquiète, c’est que ce sont de vrais sauvages, par Arès. Ils sont une quarantaine et ils pouvaient nous capturer tous les cinq sans nous tirer dessus.
  • Justement Grand-père, en revenant du camp pour vous rejoindre, je suis sûr d’avoir vu une femme de chez eux, tapie dans les buissons qui m’a vu, mais m’a laissé passer sans faire aucun geste ni sortir une arme.
  • T’es sûr ?
  • Oui, par le Styx. C’est allé tellement vite, mais j’suis sûr. Enfin si, elle a fait un geste, elle a posé un doigt, euh l’index, sur ses lèvres en me regardant, comme ça.
  • Un signe, elle a sans doute voulu te faire passer un message. Mais lequel, par Hermès ?
  • Et autre chose, après les explosions qui venaient de la gauche, j’ai entendu une voix qui venait de la droite, et qui criait vraiment fort, une voix d’homme. Il était à droite mais il s’est déplacé vers la gauche et il n’a pas arrêté d’apostropher. A gauche, là d’où étaient venues les explosions, d’autres voix qui donnaient l’impression de répondre, mais plus bas, par Loki.
  • Bien Écureuil, toujours attentif et précis, même dans de telles circonstances. Donc par exemple un désaccord entre ceux qui ont tiré à gauche et un à droite opposé à cette action ?
  • Par exemple, Socrate.
  • Ils sont quarante et arrivent à n’pas être d’accord, par Éris ?
  • Nous aussi, nous savons faire, mais dans ce cas, le groupe se sépare, par Seth.
  • J’y repense, un doigt sur la bouche, c’est pour dire d’se taire, peut-être.
  • Peut-être bien, ma Lune, ou au moins de ne pas faire de bruit.
  • Zut, j’aurais dû regarder si elle m’suivait, mais j’étais trop occupé à vous retrouver, et le plus vite possible.

Nous commençons à deviner la plaine entre les arbres qui s’éclaircissent. Ça devrait aller, nous sommes à plusieurs lieues de notre camp et encore plus du leur. Mais grand-père nous fait mettre pied à terre et nous envoie inspecter la plaine pendant qu’il écoute derrière et grimpe à un arbre. Je dois dire que nous sommes sacrément fébriles, et nous aurions plutôt envie de fuir au galop, Pan nous vienne en aide.

  • Et pensez au ciel, par Apollon. Regardez s’il n’y a rien de suspect là-haut.
  • Et ils peuvent avoir des lunettes plus puissantes que les nôtres, Thémis nous en préserve.
  • C’est vrai, bonne idée, Lune Douce. Nous ne sortirons à découvert qu’à l’heure de Séléné, nous allons rester en lisière pour l’instant.

Tout était normal, alors nous avons continué en lisière ; à l’extrémité du bois, nous avons attendu quelques minutes en faisant l’inventaire de ce que nous avions dans nos sacs à dos et nos sacoches, puis nous sommes repartis à la brune.

  • Alors grand-père, nous faisons quoi, nous rentrons à Fahrad ?
  • Par Zeus, nous ne tentons pas de libérer Lamiel et Éclair Vert ?
  • Mes enfants, malheureusement j’ai peur que nos amis soient morts ou gravement blessés, donc intransportables.

Je m’en doutais mais d’entendre grand-père le dire, je me suis mise à pleurer sans pouvoir m’arrêter.

  • T’as le droit de les pleurer, Lune douce. Leur dernière pensée a été pour vous avertir.
  • Nous devons revenir à Fahrad pour dire ce que nous avons vu, en leur mémoire, par Chronos, a murmuré Écureuil.
  • Bien dit. Je serais bien retourné pour tenter quelque chose, surtout pour récupérer des objets du camp, mais c’est trop risqué, j’ai peur qu’ils aient des dispositifs de repérage que je ne puisse pas détecter. Je ne peux vous abandonner seuls et il faut que nous atteignions Fahrad, par Zeus. Car nous sommes les seuls à avoir vu ces intrus. Il faut avertir les Comtés.
  • Si seulement nous avions le miroir, mais il est resté dans mes affaires au camp, par Hypnos.
  • Et il faudrait être dans un site propice, comme là où ils ont installé leur camp, par Apollon.
  • A moins que nous tombions sur des Libres Chasseurs, il va falloir passer au moins le début de l’hiver dans la steppe. Par Thor, on va s’les cailler !
  • Du moment qu’on a le ventre plein et qu’on peut bouger, on peut résister au pire des froids, enfin c’est ce que disait grand- mère.
  • Elle avait bien raison, ma chère Ariane. Si elle était là avec nous, je me sentirais tellement plus sûr de moi, par Hadès.
  • Mais nous sommes là, grand-père !
  • Et par Perséphone, son esprit est là, en toi comme son eidolon est accroché à ta selle.
  • Merci les enfants, c’est vrai. Bon secouons-nous ; tout en cheminant, on va passer en revue ce que nous avons observé dans leur camp, par Argus.
  • Leurs maisons, ce sont ces parallé la li le pipédes… zut !
  • Boites rectangulaires,
  • Et en métal, par Héphaïstos.
  • Plutôt qu’en bois ; quelle drôle d’idée, ça doit être froid.
  • Ils ont aussi des tentes en toile,
  • Très moches, vert caca, par Seth !
  • La moitié, ils ont la même tenue,
  • Les hommes comme les femmes,
  • Bien vu,
  • Et l’autre moitié, c’est beaucoup plus varié.
  • Oui, c’est curieux et la femme que j’ai vu tout à l’heure, elle était d’l’aut’ moitié, sûr.
  • intéressant, à retenir. Et leurs vêtements, ils sont en quoi ?
  • On n’a vu qu’de loin grand-père, mais ça ressemble plutôt à du tissu, pas de la peau.
  • Sauf certains chapeaux.
  • Ils ont une foule d’objets en métal, mais ils sont toujours à pied.
  • Sur le toit de la plus grande baraque, il y a des tiges en fer, en grillage, des sortes de grands bols métalliques et pleins de fouillis métalliques,
  • Dont certains qui tournent.
  • Je vous rappelle qu’ils ont un immense engin métallique en forme d’œuf dans un hangar. D’ailleurs il m’a servi d’exemple pour vous apprendre ce qu’est une ellipse, par Prométhée.
  • ’pas une maison, sinon il serait pas dans un hangar.
  • Un hangar ? Alors ce serait comme nos chariots, que nous mettons à l’abri dans un hangar.
  • Un chariot, drôle de chariot, mais pourquoi pas ?
  • Mais on l’a jamais vu bouger, il a pas de roues, et il sort pas de son hangar, par Thémis !
  • Mais ça repose sur des pattes, par les Satyres.
  • Ah oui. À moins que ça bouge sur ses pattes comme un gros hippopotame en ferraille, par Silène.
  • Ça en a la couleur, aussi gris. Alors ça ne sortirait que la nuit ?
  • ?
  • ??
  • En tout cas, la nuit est calme. Toutes les heures, nous ferons une pause pour écouter. Ils sont bruyants, nous devrions les entendre venir, par Aphrodite.
  • Bruyants et métalliques, on dirait des insectes ou des machines, tu es sûr que ce sont des humains, par la Sphinge ?
  • Les enfants, je ne voudrais pas vous décourager, mais certains épisodes, rares c’est vrai, nous ont montré que les humains pouvaient être pires que des animaux. Rappelez-vous ce que Tirhoun a raconté et écrit sur Kypria, par Seth.
  • Et que toi et Faucon Rieur nous avaient mimé, par Dionysos.
  • Mais eux ils ont inventé plein de trucs, par Thémis, alors ils devraient être mieux que ça !
  • Oui, nous le pensions tous plus ou moins et c’est pour cela que nous ne nous sommes pas assez méfiées. Ils ont changé le décor, mais ils sont restés les mêmes ou pires, par Loki.
  • J’y r’viens, ils sont en train de faire quoi avec leur œuf, dans leur grange métallique ? Quand la porte de l’œuf était ouverte et que tu regardais à l’intérieur, on aurait dit comme une porte dans la porte, par Cerbère.
  • T’en as de bonnes, Écureuil étourdi, ta porte, elle ouvre sur quoi, sur le royaume d’Hadès ?
  • Par Athéna, c’est facile de critiquer, mais explique-moi à quoi ça sert, Lune creuse ! Socrate, pourquoi tu ris ?
  • J’aime bien quand vous vous chamaillez, par Dionysos. Mais notre écureuil n’est pas si étourdi, car d’où viennent ces « intrus » ?
  • C’est vrai, bon j’retire « étourdi ». Et pourquoi ils sont installés juste dans un site propice aux courants de vie ?
  • T’as raison, c’est p’t’et’ pas par hasard. J’enlève « Lune creuse », j’en pensais pas un mot. En tout cas, s’ils veulent pas laisser voir ce qu’ils fabriquent, ils doivent pas en être fiers, par Héra.
  • Fortes paroles, par Zeus !

 

La prochaine fois : Fuite

Illustration : Peau de bison peinte racontant les exploits d’un chef sioux ou mandan lors de guerres entre Arikara, Sioux et Mandan, début du XIXe siècle,© Musée du quai Branly, photo Patrick Gries / Valérie Torre

En prime, un peu de musique Cajun : L’anse aux pailles

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