IV – Comment perdre la mesure

Des pages très intéressantes sur le cosmos chez les grecs et le bouleversement qu’entraine la révolution copernicienne. Le « Connais-toi toi-même » plus qu’un appel à l’introspection vise à reconnaître sa juste place dans le cosmos.

Sur Prométhée, ses réflexions rejoignent celles que François Flahault développe dans « le crépuscule de Prométhée ». Plus généralement, il y a de profondes correspondances entre ces deux livres puisque celui de François Flahault s’attache à décrire et comprendre par quelles voies, au cours des derniers siècles, nous avons perdu la mesure : pour des notes brèves sur ce livre, voir ma chronique du 29 janvier 2015.

Quand on utilisait le pouce, l’empan, le pied, la coudée, la lieue (distance que parcourt un homme en une heure)… l’homme était un étalon pour le monde.

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On constate l’appauvrissement du vocabulaire lié aux impressions sensorielles et aux nuances de la perception. La grande ville avec son fond sonore permanent y contribue ; il suffit d’aller passer un bivouac une nuit dehors pour saisir tout ce qui a été oublié. Le sens qui a le plus perdu est l’odorat… relisez Rabelais ! Seuls la vue et le son sont accessibles facilement aux mathématiques ; pour les autres sens, il faut un corps !

Un autre facteur qu’il juge important est le passage de la lecture à voix haute à la lecture silencieuse au Moyen Âge.

Parce que les différences, et les frontières, sont susceptibles d’initier ou d’alimenter des conflits, tout n’irait-il pas mieux sans elles ? Si les mondes divisés du passé ont été si souvent en guerre, un monde sans différences ni frontières ne serait-il pas en paix ? Il n’y a pas d’idée plus erronée. La menace la plus redoutable qui pèse sur les sociétés humaines est l’anomie par décomposition interne, la guerre de tous contre tous – et cet état de décomposition survient à travers des phénomènes de mimétisme généralisé. René Girard n’a cessé d’insister sur ce point très simple, aux implications colossales : les êtres humains s’imitent les uns les autres, y compris dans leurs désirs…

Pour comprendre et approfondir ce paragraphe, il faudrait que je commence à lire René Girard. Ce sera pour une prochaine fois. Mais là quelque chose de juste est touché.

Un fait bien connu, est qu’avec l’avènement du libéralisme et son extension, l’économie n’est plus encastrée dans les relations sociales, mais c’est l’inverse.

L’encensement des femmes et des jeunes par un monde dominé par l’économie n’est pas neutre. De même le remplacement des hommes et de femmes par des êtres humains secondairement sexués supprime un obstacle majeur à l’extension de la logique économique.

Pour la différence entre hommes et femmes, il ne faut pas regarder le passé en se limitant au XIXe siècle. Il faut revenir aux sociétés paysannes, et là on découvre dans nos sociétés au niveau des villages, qu’en profondeur les décisions les plus importantes étaient prises par les femmes et non les hommes, eux se contentaient de les exprimer publiquement. Même si au regard de la loi, la femme était une mineure, en pratique c’est au XIXe siècle qu’elle l’est devenue dans nos sociétés. Ce point est rapidement évoqué dans le livre, mais il ne faudrait pas se limiter à la société française d’Ancien Régime pour approfondir, nuancer ou rejeter. Il faudrait aussi relire le Genre Vernaculaire d’Ivan Illich qui est l’ouvrage qui a été le moins accepté par la gauche.

Plus généralement, il est difficile de connaitre en profondeur la vie paysanne avant le 18e siècle, les témoignages sont toujours extérieurs : livre de raison de nobles, propos de clercs, actes notariés, procès … sans compter que dans beaucoup de pays d’Europe et d’Asie les paysans sont soumis à la pression des seigneurs et des nobles, beaucoup plus forte qu’en France. A ce sujet, quand on relit le chapitre « misère et banditisme » et plus généralement tout le chapitre V. Les Sociétés de « La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II » de Fernand Braudel, on mesure la profondeur de la misère qui pouvait régner en ces années 1550-1650 qui furent sans doute les plus dures de l’Ancien Régime.

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Je pense que l’homme de l’avenir rêvé par nos sociétés, l’être humain parfaitement flexible et transgressif sera à la fin mûr pour être remplacé par un robot, ayant perdu toute consistance.

Il est flagrant que quand on compare l’homme aux intelligences artificielles, on oublie totalement que l’homme est un être de chair et de sang et pas un cerveau sur roulettes. Après tout, nous avons autant de neurones dans le ventre que dans le cerveau !

La raison ne peut qu’indiquer les stratégies à suivre pour atteindre des objectifs (…) dont elle ne décide pas. Elle n’est pas une puissance propre à discipliner les passions, mais un instrument au service de ces seules puissances que sont les passions : il n’y a qu’une passion pour limiter une autre passion. Et donc ce n’est pas la raison qui va poser les limites. 

Le nivellement du monde entraine un affadissement de la vie humaine ; il s’accompagne d’une démesure intrinsèque.

Finalement le renoncement moderne à cherche à orienter la vie selon le bien pour ne s’en remettre qu’aux désirs des individus, aux régulations du marché (…) n’est, sous l’emballage de discours experts, qu’une forme de retour à l’animalité.

Mais si nous ne trouvons plus de limites en nous, la nature va nous balancer les siennes sur la tronche !

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V – Les échelles naturelles

La science a abolit les anciennes limites, mais elle en crée de nouvelles, et différentes échelles. Le monde de la science n’est pas invariant par changement d’échelle. Ainsi un éléphant n’est pas une fourmi agrandie d’un facteur X, et pour chaque forme naturelle, il y a une taille adéquate, ce que Galilée avait déjà compris et qui fait partie de son essence. L’hybris n’est pas inhérent à la science.

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VI – Comment perdre la mesure quand même

Mais dans la pensée politique on a oublié la notion d’échelle. En Grèce, on savait qu’une cité ne pouvait être trop grand, ni trop petite : ni 10 ni 100 000 d’après Aristote. Montesquieu et Rousseau le savaient encore. Mais cela s’est perdu au XIXe siècle sauf chez les utopistes (Charles Fourier, Robert Owen…) ou Auguste Comte.

Utiliser le même terme de démocratie pour l’Athènes antique avec quarante mille citoyens et pour l’Inde actuelle avec plus d’un milliard n’a pas de sens.

Il s’y ajoute l’accélération des vitesses depuis deux siècles. Pour mesurer ce dernier facteur, je conseillerai de (re)lire Fernand Braudel : par exemple dans « la Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II », on voit que les nouvelles mettent deux semaines pour arriver à Paris en venant de Venise en 1500 et guère moins en 1750 (cartes 28 à 30). Lire aussi de Braudel le chapitre 6 de « Civilisation matérielle et capitalisme, tome 1 ».

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Dans la pensée éthique aussi, on oublie que le grands nombres rendent impuissants, la sensibilité s’atrophie. Quand on devient trop nombreux, on délègue tout à des spécialistes, à l’État… et on s’apitoie sur les misères lointaines… à condition qu’elles restent lointaines.

Il développe l’idée selon laquelle les Grecs de l’Antiquité, connaissant leur tempérament fougueux, ont sans arrêt prôné la mesure pour éviter la catastrophe, alors que les Européens, plus ou moins conscients de leur caractère placide n‘ont pas arrêté de l’exciter, de développer des idées sublimes et révolutionnaires… et ont été les premiers surpris quand elles se sont concrétisées. Nous Européens modernes, n’avons jamais appris vraiment à prôner la juste mesure.

VII – La limite introuvable

La vie est croissance ? Non, une croissance sans limite est un cancer, pas un processus sain d’un être vivant.

Contribue à cette tendance la logique qui anime les milieux dirigeants, identique à celle qui régit la pornographie – big is beautiful. Depuis les élus locaux et les chefs de service jusqu’aux chefs d’État et aux présidents de multinationales, les dirigeants sont possédés par le souci d’augmenter leur importance en augmentant celle de l’entité qu’ils administrent. De là ces efforts permanents déployés par le personnel politique pour accroître la population, contre l’avis des citoyens qu’ils sont censés représenter, de là cette volonté constante de rendre les territoires plus « attractifs » (par des « aménagements » qui les saccagent), de les «désenclaver » par de nouvelles autoroutes, de nouvelles lignes à grande vitesse, de nouveaux aéroports, de les animer par des festivals et des « équipements culturels », de là ces perpétuelles réclamations de tout responsable pour se voir attribuer des moyens supplémentaires, ou la frénésie avec laquelle les cadres supérieurs épousent la logique de croissance du capitalisme. Le curieux de l’affaire est que plus les quantités augmentent, moins les dirigeants dirigent – parce que passé certains seuils plus rien n’est vraiment maîtrisable. Il y a bien longtemps déjà, les rois de France sentaient confusément que quelque chose était en train de leur échapper. Poussés par leur soif de puissance, s’évertuant constamment à agrandir leur royaume et à promouvoir son activité, ils se rendaient compte que par là même ce royaume devenait un mastodonte sur lequel ils perdaient prise. Ils cherchaient à surmonter les difficultés par une administration sans cesse plus développée; mais alors, c’était l’administration elle-même qui devenait ingouvernable. Paris, en particulier, les inquiétait – non sans motif, puisque Paris allait finir par avoir raison d’eux. Tout au long de l’histoire, les rois de France se sont efforcés, par des remparts, des édits, des prohibitions, de limiter la taille de leur capitale afin qu’elle n’échappe pas à leur contrôle. En vain : vouloir être toujours plus puissant tout en gardant la maîtrise des événements et des hommes, c’est demander l’impossible. Les dirigeants actuels ne font plus que semblant de gouverner. Mais ils se dédommagent du caractère fictif de leur pouvoir par la taille de l’entité sur laquelle ils sont réputés l’exercer.

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Mais adopter la voie de la décroissance seul n’est guère possible, donc le plus probable est qu’on va continuer dans la même voie jusqu’à ce que les catastrophes s’enchainent. Voici un exemple tout neuf pour illustrer cela, en réaction au grand défi de Barak Obama sur le changement climatique :

« Élu du Kentucky, le chef de la majorité républicaine du Sénat, Mitch McConnell, a depuis longtemps fait part de son opposition aux ambitions de l’EPA. Il a invité les États les plus dépendants du « roi noir » à s’engager dans une guérilla juridique en dénonçant l’intervention de l’État fédéral dans ce qu’il considère comme des affaires relevant de leur seule responsabilité. »

Eh oui, les cons de l’année prochaine sont déjà là !

(En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/08/03/le-charbon-au-c-ur-de-la-problematique-climatique-aux-etats-unis_4709903_3244.html#3SuDzpgxjE3jfLUi.99)

Toutes les cultures se sont efforcées de faire mûrir les hommes, de leur faire prendre leurs distances avec le fantasme infantile d’indépendance et de domination absolues en fixant des bornes, en faisant de la reconnaissance des limites un condition de la sagesse. L’un des plus grands bouleversements modernes est d’avoir rompu avec cette apologie des limites et d’avoir, au contraire, promu l’illimité.

La modernité promeut l’immaturité.

Un passage intéressant sur les comités d’éthique comme « instance de liquidation progressive des interdits » et aussi sur la médecine comme « vaseline qui fait passer le suppositoire de l’artificialisation sans limites ».

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VIII – L’avenir par surcroit

Le développement tel qu’il a été conçu et continue à l’être est une impasse et, étant donné notre incapacité à rebrousser chemin… nous ne ferons pas l’économie d’une catastrophe de grande ampleur.

Je nuancerai en ce sens qu’une catastrophe pour une société n’en est pas forcément une pour ses membres (sauf les dirigeants). La plupart des gens de nos contrées se sont mieux portés après la fin de l’empire romain et les paysans indiens après la fin de l’empire inca. Bien sûr nos sociétés sont plus complexes et beaucoup va dépendre de la robustesse des réseaux à court et moyenne distance.

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L’auteur pense lui aussi que les perspectives à long terme sont loin d’être consternantes. Mais à moyen terme… ça va tanguer.

Il faut laisser les morts enterrer les morts, et demain se charger de lui-même. Laisser les morts enterrer les morts ne signifie pas rompre avec la tradition : la tradition en effet, en son cœur vivant, n’est pas respect du passé parce qu’il est passé, attachement entêté à ce qui fut, mais expression de l’intemporel dans le temporel, attention dans le temps qui passe à l’éternel présent, à ce qui est à jamais valable. Laisser demain se charger de lui-même ne signifie pas davantage se permettre n’importe quoi, mais invite, au contraire, à vivre comme il convient aujourd’hui. Et c’est ce « comme il convient » – kata kosmon, auraient dit les Grecs – qui se trouve œuvrer le mieux pour l’avenir. L’avenir est ménagé, autant qu’il peut l’être, non par la volonté de l’assurer, mais par la juste mesure respectée pour elle-même au présent; non par l’empressement à bouleverser le monde pour qu’il réponde à nos désirs et devienne un paradis, mais par la reconnaissance que nous inspire le monde qui nous a été offert. Quand on reçoit un don, la première chose à faire est de voir le don. C’est le manque de gratitude qui conduit à négliger, décrier ou avilir ce qui nous est légué, à abîmer, souiller ou détruire ce qui nous est donné. A moins que ce ne soit pour ne plus avoir à éprouver de gratitude que l’on sème la destruction. Illich n’entendait rien céder aux passions tristes. C’est pourquoi il estimait si important de ne pas s’imaginer à même de contrecarrer des processus qui ne sont pas à notre dimension – de ne pas entretenir sa vanité en s’attribuant une influence illusoire sur le devenir du monde, ou de ne pas se condamner à la neurasthénie quand l’échec devient trop patent. Ce qu’il entendait cultiver en lui-même et avec ses amis n’était pas tant l’impuissance, qu’une renonciation au pouvoir, une renonciation restituant la perception et le sens de l’ici et du maintenant, en lien avec l’éternité. « Le sentiment d’être à même de célébrer le présent et le célébrer de la façon la plus humble qui soit, parce que c’est beau et non parce que c’est utile pour sauver le monde, pourrait créer la table du repas qui est à l’opposé de cette danse macabre de l’écologie, la table du repas où l’on célèbre en conscience le fait d’être au monde en opposition à celui d’être « en vie ». » L’avenir, s’il y en a un, nous sera donné par surcroît.

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Illustrations (Il s’agit de tableaux de Pieter Brueghel l’Ancien) :

La chute d’Icare, Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles. De ce tableau l’original a disparu et il reste deux copies à Bruxelles. D’après Wikipedia, globalement toutes les analyses convergent vers la conclusion suivante pour cette copie : La Chute d’Icare des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique est une peinture à l’huile sur panneau transposée sur toile, dont la couche picturale et peut-être même le dessin ont été fortement endommagés par cette intervention et deux rentoilages, donnant lieu à de lourds surpeints.

Dans l’échantillon prélevé subsiste un fragment dont la structure et la composition correspondent parfaitement à celles des grands panneaux attribués à Pieter Brueghel l’Ancien. Il est dès lors inconcevable qu’il s’agisse de l’œuvre d’un copiste, sauf peut-être Pieter Bruegel le Jeune.

La fenaison (le cycle des saisons : juin-juillet), musée du palais Lobkowicz à Prague.

Le repas de noces, Kunsthistorisches Museum à Vienne.

Le trébuchet ou paysage d’hiver avec patineurs et trappe aux oiseaux, Musées royaux des beaux-arts de Belgique à Bruxelles.

La Tour de Babel, Kunsthistorisches Museum à Vienne.

La Moisson (le cycle des saisons : août-septembre), Metropolitan Museum of Art à New-York.

La rentrée des troupeaux (le cycle des saisons : octobre-novembre), Kunsthistorisches Museum à Vienne.

Chasseurs dans la neige (le cycle des saisons : décembre-janvier), Kunsthistorisches Museum à Vienne.

La journée sombre (le cycle des saisons : février-mars), Kunsthistorisches Museum à Vienne.

Détail du repas de noces.

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